Chef d’œuvre de Billy Wilder, Boulevard du crépuscule est autant une lettre d’amour à l’acte cinématographique qu’un pamphlet contre le système cynique des studios hollywoodiens. Empruntant au film noir ainsi qu’au cinéma gothique, Boulevard du crépuscule joue avec le contraste pour mieux appuyer son propos. Cette œuvre complexe et déchirante est portée par Gloria Swanson, tour à tour émouvante puis glaçante, qui arrive à humaniser un rôle qui a tout de la méchante sorcière.

Le premier plan annonce la couleur, noire, du film ainsi que toute l’ambiguïté qui se cache derrière ce titre. Un gros plan sur la bordure d’un trottoir où est écrit “Sunset blvd”. Ce dernier est gris et sale. On ne voit pas les façades, encore moins le ciel, seulement une petite partie de la rue et du trottoir. Peu de perspectives sur un Sunset boulevard déjà sale et peu ragoûtant. Mais au fait, qu’est-ce que Sunset boulevard ? De manière très pragmatique, l’une des artères principales de Los Angeles, qui va d’Hollywood à l’océan Pacifique, par un tracé sinueux ce qui est assez rare aux États-Unis pour être noté. De manière plus réaliste, le boulevard est à la fois un lieu de vie nocturne privilégié pour les prétendants à la célébrité, mais aussi celui qui amène aux demeures de ceux qui y sont parvenus. Et symboliquement, vous l’aurez compris, une métaphore du chemin à parcourir pour se faire un nom dans le cinéma. Revenons-en au film. Travelling arrière. Le “Sunset Blvd” écrit à la craie sort du cadre. Le générique commence. Tout au long de celui-ci, nous ne verrons que du bitume, la musique est tendue, saccadée. Le générique prend fin.

La caméra se relève enfin. Le ciel apparaît finalement dans le cadre, mais le décor et l’ambiance sont déjà posés. Le film peut commencer. Un film sur cette perte de perspective annoncée par ces premiers plans, d’une rue qui normalement représente, pour les heureux élus, le cheminement ardu vers la réussite.
Sunset Boulevard : film gothique ?
Si le film prend clairement l’allure d’un film noir, en alliant meurtre en flash-back, gros-plans jouant sur l’étrange et l’omniprésence de la ville, c’est l’héritage du film gothique qui va ici nous intéresser. Celui-ci s’insinue dans Sunset Boulevard pour personnifier Norma Desmond, mais aussi pour commenter la période charnière que vit Hollywood. Le plus évident à l’écran est la décoration du manoir de Norma Desmond : un savoureux mélange d’excentricités baroques, de meubles bloquées dans les années vingt ainsi qu’une accumulation de cadres et miroirs imposants, le tout magnifié par le contraste du noir et blanc. Ces courbes entêtantes feront prisonnier notre protagoniste, réellement tout autant que métaphoriquement.

Les deux habitants de la demeure correspondent aux archétypes de personnages de nombreuses histoires classiques gothiques. Norma Desmond – dont le nom est évocateur – la charismatique et inquiétante propriétaire et Max, le serviteur dévoué et taciturne.

Tout ce qui entoure cette demeure et ses habitants flirte avec le surnaturel que ce soit par les affaires du narrateur qui apparaissent comme par magie lors de sa première nuit, la chevelure de Norma qui prend presque feu suite à la projection, elle est d’ailleurs souvent représentée avec les caractéristiques physiques de la figure de la sorcière : habillée de noir, ongles longs qui font penser à des doigts crochus. Cette analogie sera à garder en tête pour la suite de notre analyse.


La musique du début du film nous place dans un film noir, cependant un changement opère dès l’arrivée dans la demeure. L’orgue magistral qui trône dans le gigantesque salon, en plus de participer à l’atmosphère gothique de la demeure, aura aussi une fonction plus pragmatiquement dramatique. La découverte de la condition de prisonnier du narrateur s’accompagne d’une musique inquiétante à l’orgue, d’abord extradiégétique, qui se trouvera être en réalité Max qui joue depuis le salon. Le sentiment d’angoisse d’abord diffus trouvera son coupable par ce procédé.

S’ajoutent à ces éléments les séquences où Norma essaie plusieurs soins de beauté qui tiennent plus de la torture et n’ont rien à envier aux Yeux sans visage ou à Frankenstein, ou encore le sobriquet des amis de Norma, comme elle acteurs du muet déchus, les “Waxworks” (“statues de cire”), sans oublier toute cette idée de “pacte avec le diable” que passe le narrateur avec Norma.




Pourquoi toute cette atmosphère gothique ? Déjà, tout simplement pour caractériser Norma et envelopper le spectateur de son aura. Elle rassemble à elle seule de nombreuses caractéristiques du mouvement gothique, la vanité, la mélancolie face au temps qui passe et un certain penchant pour l’expression du beau, mais ce parti-pris fait aussi de manière plus générale un constat sur la situation du cinéma. Le fait que le narrateur dont la voix off est très présente soit en réalité déjà mort, donc une sorte de fantôme, renforce le ton bizarre et mélancolique du film, tout en proposant un commentaire sur la situation du cinéma Hollywoodien, et à raison, car dans les années cinquante, le système des studios vivait lui aussi un crépuscule, ou tout du moins une rupture liée à la loi antitrust. Si Norma, l’incarnation du cinéma grandiloquent des années vingt, est le monstre du film, le narrateur, représentant celui des années cinquante, n’est lui plus qu’un fantôme, tué par son aînée. Cette gravité toute gothique détonne avec le ton habituellement si cynique et détaché de Billy Wilder, apportant de la profondeur au propos, et quelque part, une sorte de sympathie pour Norma, cette créature magnifique et magnifiée évadée d’une autre époque.
UN COMMENTAIRE SUR L’ACTE CINÉMATOGRAPHIQUE
Le film repose sur la confrontation de deux personnages qui s’opposent sur de nombreux aspects – star et scénariste, années vingt et années cinquante, abondance et pauvreté. Cette opposition sera le moyen de faire un commentaire sur la situation du cinéma hollywoodien. Dans les années vingt, les majors font en sorte d’avoir la main-mise sur l’ensemble des phases de la vie d’un film, de la production à l’exploitation en passant par la distribution, ce qui permet une période faste même si hyper contrôlante, tandis que dans les années cinquante, la loi antitrust leur interdit ce monopole.

Revenons à nos personnages. Leur relation est abusive. Norma achète la présence de Joseph et en profite pour le rabaisser, tandis que celui-ci accepte sa situation de prisonnier, tout en méprisant en silence sa geôlière en lui mentant éhontément pour conserver sa prison dorée. Et tout le long du film, cette relation sera le prétexte pour confronter la vision d’une génération sur l’autre. Un “Crazy movie people, crazy twenties” par ici, un “I am big, it’s the picture that got small”par là, voir encore un “We did not need dialogues we had faces”.

Que de jolis mots d’amour. Ce sera même la maison, puis le smoking que Norma a offert à Joseph qui le retiendront le soir du Nouvel an lorsqu’il tentera de s’enfuir et où la chaîne de ce dernier se prendra à la porte du manoir et le retiendra prisonnier.
Sans rentrer uniquement dans une problématique de conflit générationnel, Billy Wilder évoque aussi différents aspects des métiers de la production cinématographique. S’il fait clairement un hommage à l’acte créatif, les métiers l’entourant ne se sont pas forcément vus sous leur meilleur jour : un producteur qui n’a pas eu le nez assez creux et est passé à côté d’Autant en emporte le vent et se plaint face à un scénariste sans le sou de ses problèmes immobiliers et d’assurance-vie, un agent qui joue au golf en plein milieu de la journée et incite son protégé en manque de projet à s’asseoir à une table pour travailler. Cette frange du cinéma est montrée comme matérialiste et très près de son argent.

Fort heureusement, derrière tout ce cynisme, Billy Wilder rend un véritable hommage au cinéma et plus particulièrement à ceux qui le font avec en figure de proue, la jeune Betty Schaefer, liseuse qui se projette scénariste, et surtout qui vient d’une famille de techniciens de cinéma. Betty est maline, proactive, mignonne, franche, ambitieuse et spontanée. Elle est une véritable bouffée d’air entre ces deux personnages, monstres d’égo ou de bassesse. Elle personnifie cette jeunesse passionnée qu’on retrouve lors de la soirée du nouvel an.

Tous ces jeunes remplissent absolument tous les recoins du cadre, sont heureux, chantent, rient et reprennent gaiement le célèbre “Buttons and bows” en modifiant légèrement les paroles “All we earn are buttons and bows”. Ils mènent la vie de bohème. Contrepoint joyeux à tout le matérialisme ambiant du film. Et comme dirait Betty : “What’s wrong with being on the other side of the camera. It’s more fun”
On sent aussi une véritable sympathie pour le cinéma muet que ce soit par la présence de certains de ces acteurs qui jouent leur propre rôle, que lors des “Norma Desmond follies” qui si elles ont quelque chose d’un peu ridicule ont aussi beaucoup de vrai : l’envie franche et presque enfantine de Norma de continuer à jouer, un amour presque inconditionnel du cinéma.

On notera quand même la petite touche so Wilder qui fait jouer Chaplin, l’acteur qui concurrence la Paramount, par Gloria Swanson, la pouliche principale du studio. Une autre scène, presque crève-cœur, montre cet amour du cinéma. Norma se rend à la Paramount pour parler à Mr DeMille qui est en plein tournage. Il lui propose d’attendre sur sa chaise de réalisateur. Un des techniciens – encore une fois – la reconnais d’un tournage passé, est ému de la voir et tourne alors un spot vers elle. Les figurants et techniciens la reconnaissent et s’attroupent autour d’elle. Cette scène est terrible, car elle permet au spectateur de comprendre que l’actrice est encore très appréciée et qu’elle est laissée de côté pour des raisons d’âgisme par des décisionnaires apparemment assez éloignés de la réalité du terrain. Elle laisse une impression amère face à l’injustice que vit cette actrice vieillissante qui est bien plus que “la méchante” de l’histoire.


Le film montre une certaine tendresse pour une des figures majeures de la création d’un film : le réalisateur. On pense bien sûr à Mr DeMille qui reçoit Nora avec beaucoup de chaleur et fait tout pour ménager ses sentiments lorsqu’il comprend que si la Paramount l’a rappelé ce n’est pas pour l’embaucher à nouveau, mais pour sa voiture. Mais aussi au majordome Max qui est joué par Erich Von Stroheim, dont on apprend qu’il faisait partie des grands réalisateurs des années vingt, que ce soit dans la diégèse du film que dans la réalité. Information qui ajoute une douceur et de l’épaisseur à un personnage qui était avant cette révélation assez caricatural.
UN CONTE MORAL
Le film reprend de nombreux codes et éléments du conte moral. On retrouve la méchante sorcière, son château, la princesse emprisonnée et même le prince charmant. Ces derniers ne seront pas forcément ceux que l’on imaginerait. La manière de filmer l’arrivée de Joseph est assez représentative de cette idée. Celle-ci peut être apparentée au conte de Boucle d’or. Notre narrateur se permet de garer sa voiture dans cette grande maison qui lui semble vide sans même réfléchir à un possible propriétaire. Visuellement on peut aussi faire un parallèle avec Alice au pays des merveilles. Par des utilisations de points de vue très subtil, le personnage est filmé comme bien plus petit que la voiture puis que la demeure, tout comme Alice qui a besoin de se faire toute petite pour pouvoir passer par la porte du pays des merveilles. Parallèle qui ne s’arrête pas là car l’entrée dans ce monde irréel se fait après une course poursuite dans le conte comme dans le film.


Norma reprend les caractéristiques de la sorcière que nous avons déjà énumérées. Lors de leur première rencontre, elle porte une longue robe noire. Sa vanité est représentée par une prépondérance de miroirs dans le cadre. Elle sera d’ailleurs le seul personnage dont on verra le reflet dans un miroir. Billy Wilder évoque de manière assez imagée et détourné son rôle de “méchante de l’histoire” lors de sa scène des follies. Pendant sa petite représentation improvisée de Charlot pleine de fantaisie et de douceur, Norma reçoit un coup de fil qui la contrarie. Elle enlève son chapeau. Et du fantasque Charlie Chaplin, devient l’autoritaire et effrayant Hitler.

Comme tout antagoniste de conte qui se respecte, Norma a son animal de compagnie, son minion. Dans ce cas, il s’agit du petit singe, mort dès le début du film, dont on voit l’enterrement. Cette séquence permet à la fois de représenter l’extravagance et la solitude de Norma, mais elle a une seconde utilité. Le singe est la projection du personnage de Joseph. Norma va apprivoiser et rendre docile ce personnage dont le singe n’est d’ailleurs pas la seule projection. Lors de cette première même nuit, le narrateur voit des rats dans la piscine, alors vide. Ils se situent à l’exact endroit de sa future mort. Le rat est considéré comme nuisible dans la société occidentale, presque parasitaire. Ce qui sera quelque part le cas du narrateur qui profitera des richesses de Norma sans vergogne et tout comme les rats finira tragiquement dans la piscine.


Le film reprend le trio de personnages de conte classique : la méchante sorcière, la princesse prisonnière de cette première et le prince sauveur. Seulement, l’ensemble est chamboulé et propose une relecture assez éloignée des archétypes habituels. Nous avons déjà établi à deux reprises l’affiliation entre Norma et la sorcière, nous n’y reviendrons plus si ce n’est pour nuancer la morale finale du film. En guise de prisonnière, nous avons notre narrateur qui se retrouve presque magiquement enfermé dans cette demeure, sous l’emprise de la charismatique Norma.

La scène du bal du Nouvel An est un bel exemple à la fois de l’ambiance “conte de fée” du film, par l’aspect hors norme et désuet de l’événement, et de la relation malsaine des deux personnages, ressentis par le spectateur grâce au vide entourant nos deux personnages, seuls dans cette pièce gigantesque, trop décorée qui semble prête à recevoir plusieurs centaines de convives.


Cependant, un troisième personnage vient compléter cette dynamique et enfiler le costume du prince charmant : la pimpante Betty. Pour le petit clin d’œil à l’univers du conte, on la verra manger une pomme, fruit du savoir empoisonné. Plus pragmatiquement, elle sera le personnage qui se rendra compte de la situation du narrateur et ira jusqu’à se déplacer dans le manoir pour l’emmener avec elle et le sortir de ce qui semble être une impasse. Cette scène, presque finale, est un moment décisif du film qui établira la morale de celui-ci.

Joseph a une porte de sortie toute évidente à ce qui semble être son enfer personnel. Mais celui-ci décide de rester, pris au piège par son propre matérialisme. Une barrière aussi littérale que métaphorique. Ironie du sort, peu de temps après, alors qu’il décide de partir tout de même prêt à laisser derrière lui ses rêves de cinéma, ce seront ses nouvelles possessions qui lui seront fatales. Le temps de faire ses valises fut le temps nécessaire à ce que la situation empire et l’emmène vers sa fin tragique.

Il est intéressant d’observer la décoration du petit appartement de Joseph dès les premiers plans. Il est possible de noter que la demeure grandiose s’invite déjà dans celui-ci et annonce son matérialisme qui le mènera à sa perte. On peut voir dans ce petit logement des décorations avec fioritures, des mini chapiteaux au style antique et des voiles, motifs récurrents associés à la demeure et à Norma. La graine que fera pousser Norma était déjà là.
Joseph est ce qu’on pourrait appeler un anti-héros. Le spectateur est invité dans sa tête. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il y a un décalage entre ses actions et ses pensées. S’il offre au monde une façade avenante, tout du moins polie, il n’en pense pas moins. Ses pensées sont une logorrhée méprisante contre la grande majorité des personnes avec lesquelles il interagit. Si on ajoute à ce portrait, son incapacité à travailler et à recevoir les critiques ainsi que son appétence pour le matérialisme, notre narrateur n’est pas vraiment montré comme sympathique.

Alors, bien sûr, toute l’idée du film est de critiquer le star-system et les Majors, mais outre ce mal qui est diffus dans le film, que penser des trajectoires de nos deux figures principales ? Billy Wilder décide de n’en sauver qu’une. Joseph est “puni” de mort, et si au premier visionnage, j’y voyais une sorte d’injustice terrible, une trajectoire proche de la tragédie, avec un nouveau regard, j’y vois la fin évidente d’un homme puni pour sa bassesse et qui n’avait pas les qualités nécessaires pour survivre dans ce monde.
Mais alors, pourquoi Norma survit-elle ? C’est une interprétation personnelle, mais je l’imagine sauvée par son talent et son don de soi au cinéma, ce dont Joseph manque. Elle va pouvoir survivre dans sa bulle de folie dédiée au cinéma. Il est d’ailleurs très intéressant de comparer la première et la dernière apparition de celle-ci. On la voit pour la première fois à l’écran lors de l’arrivée de Joseph dans la demeure. Elle est à la fenêtre au loin en train de l’observer, la caméra va effectuer un travelling avant vers elle.

Sa dernière apparition, mythique, est la scène où juste après le meurtre, elle descend les escaliers entourés de journalistes et de policiers, se place au centre du cadre et avance vers la caméra. De ces deux séquences, on peut bien sûr y voir sa folie et vanité, mais surtout, on peut noter deux particularités : son rapport magnétique à la caméra, presque magique, et sa capacité à contrôler le cadre. C’est elle qui possède le regard dès son premier plan et c’est elle qui décidera d’aller vers la caméra qui n’aura même pas à faire de travelling vers elle. Si ce personnage a une fin en demi-teinte, c’est parce que derrière sa folie et vanité, en grande partie imputé aux agissements des studios, elle représente le beau et le talent dans cet Art qu’est le cinéma.

Ce film parle de perte de perspective et le fait avec beaucoup d’ironie grâce à l’humour délicieux de Billy Wilder, mais aussi par la trajectoire de notre personnage principal qui se retrouve tué dans ses propres rêves. Il s’imagine propriétaire d’une luxueuse piscine et finit sa vie dans l’une d’elle. Nous pouvons même filé la métaphore un peu plus, et imaginer qu’il n’a pas su s’arrêter au bon endroit sur Sunset Boulevard et a filé jusqu’au bout de celle-ci, directement dans l’eau. Mais derrière toute cette noirceur, le film montre aussi le cinéma pour ce qu’il a de plus beau et excessif, en partie par l’utilisation d’éléments gothiques mais aussi grâce à de nombreux plans dans les studios même. Il est une lettre d’amour à tous ceux qui mettent la main à la patte, et font littéralement le cinéma.


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