Dans un futur proche où la population féminine a été éradiquée, un père tâche de protéger Rag, sa fille unique, miraculeusement épargnée. Dans ce monde brutal dominé par les instincts primaires, la survie passe par une stricte discipline, faite de fuite permanente et de subterfuges. Mais il le sait, son plus grand défi est ailleurs: alors que tout s’effondre, comment maintenir l’illusion d’un quotidien insouciant et préserver la complicité fusionnelle avec sa fille ?
Difficile d’aborder ce film, pas tellement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente. L’objet fini est réussi. J’y reviendrai plus tard, mais sa contextualisation est complexe. Casey Affleck a été accusé de harcèlement sexuel en 2010 suite au tournage de son premier long-métrage. L’histoire s’est finalement réglée à l’amiable sans que le public en sache tellement plus, si ce n’est que les conditions de travail sur ce tournage n’étaient certainement pas très accueillantes pour un public féminin. Casey Affleck a fait profil bas et s’est finalement excusé huit ans plus tard pour ses agissements et a reconnu les problèmes de reconnaissance et de représentation des femmes dans le monde du cinéma, notamment lorsqu’on lui a demandé de s’exprimer sur le mouvement #metoo.

On en vient alors à l’épineux problème du boycott des personnes affiliés à des affaires de harcèlements. Je pensais posséder une position claire et sans ambiguïté : boycotter. J’ai boycotté Polanski, c’était indiscutable. Ses propos autour de la sortie du film étaient puants, son attitude était tout sauf repentante. Bref, je me devais de ne pas aller voir ce film. Je boycotte certains youtubeurs dont les procès ont été faits sur twitter et non dans un tribunal de justice. Parce que je préfère par principe me placer de prime abord du côté des victimes. Mais nous touchons là le cœur du problème. Les harcèlements sexuels ne sont pas ou mal considérés par la justice, et finissent donc par être réglé par un tribunal de fortune, sur les réseaux sociaux où chacun y va de sa petite analyse de comptoir. Le problème est trop essentiel pour le laisser ainsi et surtout met les deux partis, victime et accusé, dans une situation où le discrédit est facile.

Venons-en au film LIGHT OF MY LIFE de Casey Affleck. La première fois que je me suis intéressé au film, je n’ai pas fait attention au nom du réalisateur. L’affiche m’a plu et le synopsis encore plus. Lorsque j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un film de Casey Affleck. Ça m’a un peu piqué. De vagues souvenirs me sont revenu. Mais voilà, ma curiosité elle aussi était déjà piquée. J’ai décidé de le regarder tout de même. Il faut savoir que j’ai vu ce film deux fois, la première fois chez moi en plein milieu de la journée, la seconde fois au Max Linder dans le cadre d’une avant-première secrète organisée par Senscritique. J’ai donc eu le temps de ressasser ce film. Cette séance s’est terminée par une session de questions-réponses qui a été pas mal accaparée par des questions et remarques – assez lourdes qui plus est – comparant le film à l’affaire Polanski. Prouvant donc qu’il est assez malaisé d’en parler sans évoquer l’énorme éléphant dans la pièce.
LIGHT OF MY LIFE est un film qui prend son temps, avec des scènes de dialogues en plan fixe de plusieurs minutes. Et c’est ce qui en fait un film réussi. Si l’aspect survivaliste est bien, mais pas révolutionnaire – nous avions auparavant eu le très sensible LEAVE NO TRACE et le bon, mais moins réussi CAPTAIN FANTASTIC – c’est le rapport à la transmission orale qui fait le cœur du film. Et comment celle-ci est à double sens et se partage. Si c’est le père qui monopolise la parole, avec des contes, des histoires morales, des apprentissages, c’est Rag qui prendra le contrôle à la fin et décidera de modifier la toute première histoire racontée par son père pour imposer son point de vue.

La photographie d’Adam Arkapaw, par des couleurs désaturées et pourtant très lumineuses, suscite cette impression à la fois de calme et de morosité d’un monde qui n’existe plus vraiment. Elle se rapproche de celle d’A GHOST STORY de David Lowery ou encore de celle de LA SERVANTE ÉCARLATE. Référence assez explicite de par la ressemblance des deux histoires et du choix de caster Elisabeth Moss, dont la seule présence lors de quelques scènes éparses de flash-back donne du sens et du cachet à ce film.
Le film évoque l’horreur et le danger sans jamais le montrer. On saisit bien vite quel serait le sort de Rag si elle venait à être identifiée et capturée, mais cela n’est jamais montré, et encore moins dit directement. Le film produit une réflexion sur le genre assez ambiguë. Est-ce parce qu’elle a été élevée en tant que garçon que Rag est aussi obsédée par toute marque de féminité adolescente (magazine féminin, vêtements à paillettes) ? Est-ce par nostalgie d’un temps qu’elle n’a pas connu, d’une mère qu’elle n’a pas connue ? Ou est-ce que le film essaye réellement de nous faire croire que cette inclinaison pour des atours considérés comme féminins serait inné ? Cette ambiguïté est finalement bienvenue, car elle ne fait pas de ce film, selon moi, un procès d’intention, mais une réflexion sur l’invisibilisation des femmes et la dépréciation de ce qui est considéré comme féminin.

Par conséquent, oui, LIGHT OF MY LIFE m’a plu. C’est un bel objet filmique, intelligent, léché, même si extrêmement problématique. Dans un monde idéal, plein de licornes et d’arcs-en-ciel, il n’y aurait pas de harceleurs ou ceux-ci seraient considérés sérieusement par la justice. Je n’aurais pas ce goût amer et cette sensation de ne pas savoir à quoi m’en tenir. Alors, oui, boycottez ce film si votre cœur vous dit de le faire, aussi bon le film soit-il. Et si vous allez tout de même le voir, gardez en tête le contexte de celui-ci. Réfléchissez-y pendant le film et surtout n’oubliez-pas. Le film peut aussi servir de piqûre de rappel de l’incompétence du système et des instances de justice à gérer les plaintes pour harcèlement ou agression sexuelles. S’il est délicat de parler de l’affaire Casey Affleck en particulier vu le peu d’informations accessibles au public, il est possible de généraliser sur l’invisibilisation des agressions faites aux femmes.






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