Il est de ses films si parfaitement en phase avec mes maux intérieurs qu’il est difficile de ne pas employer la première personne du singulier pour en parler. Et pourtant, si je n’ai rien contre ce pronom, je n’aime pas tant que ça utiliser ce “je” si controversé. Une pensée personnelle bien agencée peut se comprendre et s’énoncer sans ce pronom si simple. Seulement parfois, mon rapport à un film est si complexe, si personnel et si désarmant qu’il est nécessaire de recourir au mot interdit. The Substance fait partie de ses films. 

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Derrière une histoire d’une grande simplicité, se trouve une grenade prête à exploser. Un mélange détonnant d’humour noir, de grotesque et de body-horror, d’une terrible cruauté que je me suis prise en pleine face dans la salle presse à Cannes. The Substance était ma plus grande attente du festival. Après la palme de Julia Ducournau (Titane), voir à nouveau une française réalisant des films d’horreur sur la croisette et qui plus est en compétition officielle semblait inespéré. Et pourtant “les monstres” sont bien arrivés à Cannes et ne sont pas prêts d’en partir, surtout si l’on prend en compte l’expérience de salle que fut The Substance. Le public de journaleux à frémit et rit de concert. J’en suis sortie retournée et je n’étais pas seule. Le temps d’un film, l’audience a fait corps. Pas surprenant que le corps soit donc le sujet principal de ce dernier. 

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The Substance nous balance sans ménagement notre peur de vieillir, notre crainte d’être moche, ridée, grosse, ballotante, pataude, vergeturée… Et donc dans un monde où le regard masculin prime, d’être un corps obsolète, un être-humain de seconde zone tout juste bon à être jeté aux oubliettes. Sur ce plan, The Substance se fait une petite place parmi ses aînés de la hagsploitation (ou grande dame guignol), un genre de Sunset Boulevard mouliné à la sauce Z-movie, un All About Eve pumpé à bloc. La peur de vieillir, presque un marronnier hollywoodien, revient inlassablement décennie après décennie. Coralie Fargeat tire son épingle du jeu en plaçant la haine de soi systémique au centre de son récit. Et comme dans tout bon film de monstre, le mal est ailleurs, la créature hideuse n’étant finalement que la victime principale d’un monde malade. Une belle mélancolie se dégage du récit, bien caché derrière le vernis clinquant de l’esthétique jusqu’au-boutiste de The Substance

Coralie Fargeat joue avec le grand méchant “male gaze”. C’était déjà le cas dans Revenge, ce rape & revenge façon comics où la figure de la lolita devenu une super entité est prête à en découdre avec le boy’s club qui a abusé d’elle. Le personnage de Sue est également filmé comme un objet du plaisir masculin. Les gros plans sur ces attributs féminins s’accumulent, elle se dandine et minaude comme une midinette. C’est une vérité mais… incomplète. Si l’on observe plus finement les choix de mise en scène, cette dernière est surtout filmée comme un monstre et ce bien avant sa transformation en monstre littéral. Entre les contreplongées extremes lors de ses marches sur Hollywood Boulevard, le gigantesque panneau publicitaire qui surplombe la ville et nargue l’appartement d’Elisabeth, elle est en réalité filmée comme une créature gigantesque à la manière d’un kaiju ou de la femme de 50 pieds. Une menace pour elle et pour les autres. 

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The Substance se présente avant tout comme un conte moral qui résonne profondément auprès d’un large public, plus particulièrement féminin. Une multitude d’interprétations s’offrent à nous. On ne peut ignorer les références aux troubles du comportement alimentaire, notamment à travers la séquence terrifiante et gargantuesque de la cuisine. Le film peut également être perçu comme une métaphore de la maternité, soulignant d’abord la déshumanisation du corps féminin durant la grossesse, puis explorant la relation complexe de jalousie et de possessivité entre mère et fille. Plus largement, The Substance aborde les thèmes de l’angoisse et de la peur de l’obsolescence. L’une des scènes les plus marquantes met en scène une Demi Moore éblouissante, prête à aller en rendez-vous galant, se gâchant le visage car elle ne peut se voir que par la lentille d’une société oppressante et patriarcale. 

The Substance s’affirme comme une œuvre audacieuse et troublante qui interroge notre rapport au corps et à la beauté à travers le prisme du grotesque et de l’horreur. En transformant le récit classique du monstre en une réflexion poignante sur la peur de vieillir et la quête de perfection, le film invite à une introspection nécessaire sur les attentes sociétales qui pèsent sur les femmes. La dualité entre l’objet de désir et la créature monstrueuse s’incarne avec une telle force que chaque spectateur, au-delà du simple divertissement, est confronté à ses propres angoisses et à une critique acerbe de notre époque. Coralie Fargeat réussit à transcender les conventions du genre, faisant de The Substance un miroir déformant mais révélateur de nos obsessions contemporaines, où le rire se mêle à la terreur, et où l’étrangeté devient un puissant vecteur de vérité.

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