Anora, Ani pour les intimes, stripteaseuse de Brooklyn rencontre un soir le jeune Ivan, fils d’un riche oligarque russe venu aux État-Unis pour étudier. Pas franchement porté sur les études, ce dernier préfère jouer au flambeur avec l’argent de papa que bachoter à la bibliothèque. C’est l’amour fou et flou entre eux. Ils décident de se marier à Vegas entre deux beuveries. Papotchka et Mamotchka ne sont pas ravis à l’annonce de l’union et rappliquent fissa aux États-Unis pour gronder le fiston et par la même occasion annuler le mariage. Mais Ani est bien décidée à se battre pour continuer à vivre dans son conte de fée.
Anora est le huitième long-métrage du réalisateur américain Sean Baker. La palme d’or de ce dernier semble être la consécration d’une carrière cohérente, un ensemble de films qui fait la part belle aux marginaux avec beaucoup d’empathie et un style faussement léger. De Ming Ding, immigrant chinois sans papier dans Take Out (2004) à Mikey « Saber » Davies, porn star sur le retour, dans Red Rocket (2021) en passant par Moonee et Halley, duo mère fille houleux vivant dans un motel dans The Florida Project (2017), Sean Baker se fait l’étendard joyeux de ceux qu’on préfère ne pas regarder de trop près.

Sobrement appelé Anora – dont l’étymologie peut signifier « lumière » ou « honneur » – le titre annonce la couleur et la tonalité. Il sera le portrait de cette jeune-femme lumineuse qui n’a aucune envie qu’on lui vole ni son éclat, ni sa fierté. Le film est l’écrin parfait pour la jeune actrice Mikey Madison qui déboule sur Hollywood après une simple poignée de rôles : Scream (2022), Better Things (2016–2022), Lady in the Lake (2023). Sean Baker lui offre le rôle parfait pour jouer dans la cour des grands : un personnage mystérieux, fort, sensible, et surtout particulièrement complexe et nuancé. Une Cendrillon des temps moderne qui n’attend pas sa marraine la bonne fée pour provoquer sa chance.
Sean Baker choisit également avec minutie ses acteurs secondaires sans appréhension quant à la différence de langage ou d’école de jeu. Au contraire, il s’en nourrit. Dans le rôle du gamin pourri gâté, Ivan, le jeune Mark Eydelshteyn n’est pas anglophone pour un sou mais a été conseillé par son confrère Yuriy Borisov. Sa vidéo de casting où il s’est littéralement mis à nu a été si convaincante, si naturelle que Sean Baker n’a pu imaginer personne d’autre dans le rôle du bel épicurien que celui qu’on appelle maintenant le “Timothée Chalamet russe” malgré le barrage de la langue. Autre personnage clef, autre choix parfait. Le taciturne homme de main Igor est interprété par Yuriy Borisov. S’il paraît dans un premier temps anecdotique, Igor se révèle être le point d’ancrage du spectateur avec lequel il partage la position d’observateur (presque) impuissant. Pour jouer ce rôle un peu ingrat, un acteur à l’intériorité forte est indispensable. Le jeune Yuriy a déjà largement fait ses preuves dans des rôles complexes – Le capitaine Volkonogov s’est échappé (2021), Compartiment no 6 (2021) – et est donc le choix parfait pour interpréter le personnage extérieur au rêve que vit Anora et qui représente le retour à la réalité de cette dernière, loin de l’extravagance mais aussi de la cruauté inhérents à tout conte de fée. Igor est d’une beauté parfaitement banal.

Sean Baker dépeint dans Anora des État-Unis paupérisés où l’American Dream a cédé la place à un Russian Dream beaucoup plus rutilant et surtout népotisant. Le choix des lieux de tournage n’est pas anodin. Ils représentent tous à leur manière des symboles du soft-power américain : Brooklyn est le point de départ de ceux qui rêvent à une vie meilleure – Il était une fois en Amérique (1984), La fièvre du samedi soir (1977)… – et Las Vegas le symbole de la réussite à l’américaine – Casino (1995), Viva Las Vegas (1964)… Arrêtons-nous en particulier sur Brighton Beach à Brooklyn. Dans le film, elle sera le terrain d’une chasse à l’homme (bourré) quasi en temps réel. S’il est pertinent d’y situer l’action en raison de la communauté russophone qui y vit, il est surtout malin de montrer cet ancien lieu de villégiature et de divertissement devenu morne et délabré. Sean Baker dépeint un rêve américain en décrépitude par le véhicule même de son soft-power : le cinéma. Un rêve américain qui n’attend plus que le coup final de deux oligarques russes pétés de tune, deux ombres menaçantes pendant les trois quarts du film, pour finir par disparaître. Ne reste qu’une vie terriblement mais joliment banale. Et est-ce un problème ?
Anora est un film à facette multiples : conte de fée moderne où Cendrillon porte des chaussures de strip teaseuse et des paillettes dans les cheveux, portrait de jeune femme forte et complexe mais aussi un constat sur la puissance du soft-power états-uniens et son déclin inévitable.


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