Enivrée par l’atmosphère camarguaise, Nejma n’a qu’un seul rêve : remporter la prochaine course, ce concours où de jeunes gens défient des taureaux dans l’arène. En pleine période festive, certains camarades de Nejma sont retrouvés morts en pleine nature, les uns après les autres. Est-ce le fait d’un taureau devenu fou ou une menace bien plus étrange et inquiétante ?
Second long-métrage de la réalisatrice franco-algérienne Emma Benestan, Animale est le moyen pour elle de montrer son amour pour la Camargue et ses taureaux. Avant ce projet très personnel, elle s’est fait connaître en tant que réalisatrice avec la comédie romantique Fragile (2021) qui marque aussi le début de sa collaboration avec Oulaya Amamra, également actrice principale d’Animale. On y sent une véritable maîtrise du langage cinématographique et pour cause Emma Benestan bien que jeune a déjà travaillé sur différents postes pour les long-métrage suivants : scénariste pour Chien de la casse (Jean-Baptiste Durand / 2023), monteuse pour Mektoub, my love (Abdellatif Kechiche / 2018) et cheffe opératrice pour Demain C loin (Jean-Baptiste Saurel / 2012)

Depuis quelques années, la jeune fille se fait animal : tigresse dans Tiger Stripes (Amanda Nell Eu / 2023), oiseaux dans Bird (Andrea Arnold / 2024) et Mi Bestia (Camila Beltrán / 2024) et ici, taureau. Une poignée de films, héritiers de La Féline (Jacques Tourneur / 1942) qui laissent leur personnage embrasser leur caractère hors norme et se libérer du cadre et des carcans d’une société. Animale rentre parfaitement dans ce modèle : Nejma est une jeune femme qui n’a pas particulièrement envie de se plier aux attentes d’une société, personnifiées par le personnage d’une mère désemparée par les choix de sa fille et qui tente à coup de patisseries mielleuses de la remettre dans le droit chemin.
Le taureau n’est pas un symbole anodin. Dans de nombreuses sociétés, il représente la virilité, la force brute. Le choisir comme alter ego de Nejma est un moyen malin à la fois de jouer sur les contrastes et d’appuyer sur l’environnement très masculin de la jeune femme. Même si elle semble bien intégrée, elle doit toujours en faire plus pour se montrer à la hauteur et être considérée comme l’égale de ses comparses. But inatteignable car elle se révélera être comme les taureaux aux yeux de ses amis et collègues: un simple jouet pour sales gosses mal élevés et une créature dont on peut disposer du corps. La métaphore, crue mais poétique, est joliment retranscrite par une photographie qui joue habilement avec le clair obscur et un camaïeu ocre. La fin s’embourbe par contre dans un enchaînement de révélations plutôt abruptes, même si attendues, et un peu confuses.

L’un des problèmes majeurs du film est de ne finalement traiter le taureau que comme symbole et non comme être vivant fait de chair et de sang. Il n’est que l’alter ego de Nejma et lui sert de miroir mais sa situation en tant qu’animal et la responsabilité de l’homme sur celle-ci ne seront pas vraiment mise en question, ou pas de manière assez claire et radicale. Ce qui en plus semble en total contradiction avec tout le superbe travail de maquillage fait sur Oulaya Amamra qui donne corps à cette chimère. La douleur de cette dernière est palpable. Pourquoi ne pas s’arrêter plus sur celles des taureaux qu’on voit pourtant à de multiples reprises être blessés voir tués ? Et surtout pourquoi ne pas plus remettre en question la responsabilité de l’homme et de ce type de loisir très particulier qu’est la course camarguaise ?
Animale se révèle être une œuvre ambiguë, portée par la performance intense d’Oulaya Amamra, qui incarne avec brio une Nejma tiraillée entre son désir de liberté et les contraintes imposées par une société machiste. Emma Benestan signe un film où le symbolisme animal, notamment à travers l’image du taureau, s’entrelace avec les luttes intérieures du personnage principal, offrant un regard subtil sur les rapports de pouvoir, la violence et la quête d’émancipation. Toutefois, si le film réussit à capturer la puissance et la beauté du mythe, il peine à interroger de manière plus approfondie les enjeux éthiques liés à la course camarguaise et à l’exploitation animale, laissant quelques pistes non explorées. En définitive, Animale est un beau portrait de femme, mais qui, malgré sa poésie, aurait gagné à pousser plus loin sa réflexion sur la souffrance des taureaux et la responsabilité humaine.


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