Le BIFFF s’est tenu du 9 au 21 avril au palais 10 de Brussels Expo, énorme complexe de bâtiments Art Déco plutôt austères et assez excentrés hérités de l’exposition universelle de 1935. Rendez-vous des cinéphiles férus de bis depuis maintenant plus de quarante ans, le festival est connu pour son ambiance décomplexée et animée. L’occasion pour moi d’y jeter un œil.
Mardi 9 avril
J’arrive le 9 avril à la gare de Bruxelles – Midi. Il faut seulement 1h25 pour relier Paris à Bruxelles. J’ai beau avoir visité la ville à plusieurs reprises, à chaque fois, la rapidité du Thalys (appelé Eurostar à présent) me surprend. Je rejoins Jessica du blog Bon Chic Bon Genre, également cofondatrice de la S’Horrorité qui sera mon acolyte pour le voyage. Nous nous installons dans notre location de la semaine, un petit appartement dans le quartier assez vivant et peu touristique de Bockstael. Nous profitons de l’après-midi pour nous promener dans le centre-ville, et surtout manger notre première gaufre et boire notre première bière, une jupiler, souvenir doux amer de mes quelques mois passés à Liège en tant qu’étudiante.



Ayant déjà vu le film d’ouverture (Civil War d’Alex Garland) et Jessica ne souhaitant pas y participer, nous avons décidé de rester à l’appartement pour regarder le chef d’œuvre Nowhere sur Netflix, film subtil sur la condition des migrants (non). Cette énorme blague espagnole eut été un choix plus judicieux pour accompagner les hurlements de la salle du BIFFF. Civil War, qu’on l’apprécie ou non, s’éloigne un peu trop du délire bis du festival pour être pleinement apprécié dans une salle en délire. Je n’y étais pas mais dès cette toute première séance, on m’a rapporté des propos limites, des blagues pédophiles. Ce ne sera que le début de l’expérience BIFFF
Mercredi 10 avril
La météo nous étant favorable, nous décidons, Jessica et moi, de rejoindre le festival à pied en passant par le très joli Parc de Laeken. 16 000 pas au podomètre plus loin, nous nous retrouvons face à l’immense bâtisse du palais des expositions, imposante et éloignée de toute vie urbaine. Un vrai décor de dystopie.
Après avoir récupéré nos accréditations et retrouvé d’autres copains, nous sommes allés à notre toute première séance : Your Lucky Day de Dan Brown dans la grande salle. Un brave thriller en quasi huis clos pas bien méchant mais assez prenant. Un horrible homme privilégié et raciste gagne à la loterie (156 millions de dollars) dans une supérette de quartier. La nouvelle ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Le jeune et maladroit dealer Sterling décide de récupérer le ticket en braquant l’individu. L’affaire se passe mal. Deux hommes dont un policier finissent à terre. Toute la question du film : qui va récupérer le fameux ticket et à quel prix ? Vous l’aurez compris, pas un chef d’œuvre mais juste ce qu’il faut d’action, de whatthefuckisme et de critique anti états-unienne pour me plaire. D’autant qu’il est l’un des derniers films d’Angus Cloud, jeune acteur prometteur découvert dans la série Euphoria parti trop tôt.

16h30, direction la deuxième salle bien plus petite pour le premier film de la réalisatrice et photographe Kourtney Roy, Kryptic. Quête identitaire et féministe qui se veut expérimentale mais n’arrive jamais à assumer pleinement son étrangeté. On sent l’influence de Lynch pour la dualité de son personnage et celle de Mandico pour l’érotisme. La salle n’a pas été réceptive à cette proposition particulière. Plusieurs hommes se sont permis d’hurler une myriade de propos sexistes. Si j’avais trouvé l’ambiance assez tolérable dans l’immense salle 1 (1300 places) dans la salle 2 qui est bien plus petite, mon expérience personnelle a été très difficile. J’ai donc décidé de modifier mes séances de la semaine pour ne plus faire que des films passant dans la grande salle. J’étais un peu déçue de rater les courts métrages, mais tant pis, je ne me voyais pas supporter une nouvelle séance dans un espace plus restreint.
Nous avons terminé la journée par Last Straw d’Alan Scott Neal. Nancy, manager dans le diner de son père, vit un quotidien pas folichon. Elle n’a aucune autorité sur ses employés et doit faire respecter l’ordre dans le restaurant lorsque des petites frappes viennent faire le boxon. Une nuit, alors qu’elle est seule au diner, un groupe d’adolescents cherchent à lui faire peur… ou peut-être même un peu plus. Last Straw n’est pas bien original mais a la bonne idée d’être prenant et d’avoir une actrice principale, Jessica Belkin, assez pêchue.
Jeudi 11 avril

Deuxième véritable jour de festival. Nous profitons de l’après-midi pour faire un tour rapide des expositions : celle des affiches des quarante et une éditions précédentes mais aussi un ensemble d’œuvres sur le thème « trolls et bestioles » prêtés par le musée d’Art fantastique de Bruxelles.
Nous nous mettons ensuite en quête de chercher la salle de presse. Après avoir fait trois fois le tour de la mezzanine, nous finissons par trouver le coin presse. Des bénévoles nous accueillent avec le sourire, du café et des petits bretzel au chocolat à grignoter. Je m’installe face à un des ordinateurs mis à disposition. Plusieurs films du festival sont disponibles au visionnage. Nous décidons de regarder Steppenwolf, quatorzième long-métrage du Kazakh Adilkhan Yerzhanov, néowestern noir et absurde où deux personnages que tout oppose, une mère catatonique et un detective nihiliste et opportuniste, partent à la recherche du fils de cette première, kidnappé par un mafieux. Un road trip meurtrier à la fin énigmatique. Le style si particulier du réalisateur est toujours aussi plaisant, même si j’ai regretté qu’il soit un peu moins politique que ces précédents.

Direction Krazy House de Steffen Haars et Flip van der Kuil, co-production americano néerlandaise, comédie potache avec Nick Frost et Alicia Silverstone qui s’en donnent à coeur joie. Krazy House est une parodie de sitcoms des années 90 bien barrée. Une famille catho semble vivre dans une harmonie parfaite et sirupeuse. Un jour, le mari laisse entrer des artisans russes pour réparer une simple fuite dans la cuisine. C’est le début de la descente aux enfers. Est-ce que la foi inébranlable du mari va résister à cette épreuve ? Krazy House fonctionne plutôt bien dans l’humour absurde et blasphématoire. Le ton est juste un peu lourd pour mon goût mais il y a un public pour ce type de film,et clairement, il se trouve au BIFFF. J’ai simplement regretté que la blague finale franchement bas du front vienne ruiner l’ensemble.
Nous enchaînons avec l’assez oubliable mais plutôt appréciable Devils de Kim Jae-Hoon, policier coréen au pitch plutôt fifou. Un policier traque un tueur en série qu’il est méchant, qu’il est sadique. Les deux disparaissent quelques semaines. Lorsqu’on les retrouve inconscients dans une voiture, tout laisse penser que leur corps ont été échangés… ou peut-être bien que non… ou peut-être bien que oui… Vous l’aurez deviné, Devils ne brille pas par la subtilité de son scénario. Mais à partir du moment où il assume complètement sa stupidité, il devient vraiment plaisant à regarder. Dommage que certaines scènes assez sympathiques à base de peinture fluo et de démembrements au début du film n’aient pas été plus exploitées par la suite.
Vendredi 12 avril
Nous commençons cette journée assez tôt dans l’après-midi avec à 14 heures, la projection de The angry black girl and her monster, premier film du réalisateur Bomani J. Story. Le film est une sorte de relecture moderne du Frankenstein de Mary Shelley où le scientifique fou serait une jeune adolescente noire brillante qui n’a pas froid aux yeux et la créature, son frère tué quelques semaines plus tôt. Si le film ne brille vraiment pas par sa mise en scène qui est, mis à part quelques images impactantes, plus utilitaire qu’autre chose, il trouve son intérêt dans son concept et sa métaphore qui évoque plusieurs aspects de la difficulté d’être noir aux États-Unis.
Le prochain film sera l’un des pires de la sélection. Canceled d’Oskar Tellender est un film de maison hantée suédois. Un groupe de Youtubers chasseurs de fantômes en perte de visibilité s’installent dans un vieux manoir pour y tourner une nouvelle vidéo. Tout ne va pas se passer comme prévu. Canceled est un film paresseux et sans intérêt qui ne semble pas savoir quoi raconter.

Heureusement la journée s’est bien mieux terminée. L’un des films événement de cette édition du BIFFF est Abigail de Radio Silence, réalisé par Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett. La séance, bien complète, a été précédée par la venue sur scène du compositeur Fabio Frizzi (L’emmurée vivante, L’enfer des zombies…) Ce dernier a été fait chevalier de l’ordre du corbeau. Abigail, fille d’un riche homme d’affaires, est kidnappée par un petit groupe de bras cassés qui espère récupérer ainsi une belle rançon. Ils s’installent pour la nuit dans un immense manoir. Surprise, surprise, la petite fille est en réalité un vampire qui a sacrément soif. Après deux opus Scream un peu tiédasses, c’est un véritable plaisir de retrouver le duo de réalisateur aux manettes d’un nouveau projet. Abigail est la digne petite soeur de Wedding Nightmare : même type de décors, même type de propos sur la succession et l’héritage et surtout cette même énergie communicative dans la mise en scène
Énergisés par Abigail, nous décidons de partir à la recherche du second bar du festival, soit disant caché. La recherche fut de courte durée car le bar n’était effectivement pas indiqué mais pas vraiment caché non plus. Ceci-dit, le lieux vaut plutôt le détour : des flippers à l’effigie de certains monuments de la pop culture, une continuation de l’exposition et surtout des canapés où s’affaler pour prendre un verre
Samedi 13 avril
Nos séances ne commençant qu’à 19h, nous avons décidé de profiter de la ville de Bruxelles : balade sur la grand place et ses environs, salutations au manneken pis – malheureusement pas habillé ce jour-ci alors qu’il revêtira un très beau costume de Dracula le lendemain – et surtout un très bon cornet de frites. Une fois repues, nous nous rendons au 58 rooftop et nous mettons ensuite en quête d’un bar à bière car celles du festival sont quand même plutôt décevantes. Notre choix se porte sur le Bier Central, adresse peut-être un peu touristique mais qui a la bonne idée d’avoir plus de deux cents références de bières. Direction le palais des expositions pour la séance de Love lies bleeding peut-être la plus attendue du festival car le film n’avait pas encore de sortie en France de prévue.



Second film de la réalisatrice Rose Glass dont le premier Saint Maud m’avait vraiment touché, Love lies bleeding est un film noir qui allie romance lesbienne, culturisme et délire mafieux. Au casting, Kristen Stewart, Katy O’Brian, Jena Malone, Dave Franco et Ed Harris. La séance ne s’est malheureusement pas passée dans les meilleures conditions possibles. En plus du public habituel du BIFFF qui est assez âgé, beauf et blanc – n’ayons pas peur des termes – des groupes de jeunes militants LGBTQIA+ sont venus, parfois d’assez loin, pour pouvoir profiter de cette projection exceptionnelle d’un film qui risquait fortement de ne pas sortir en salle.
Avec une configuration de public pareil, difficile de ne pas envisager le pire… Entre les hurlements dans la salle qui ne peuvent que choquer un public non averti et les propos ouvertement homophobes dits à haute voix, les groupes composée à majorité de lesbiennes n’ont pas supporté et, à raison, ont tenté de faire stopper l’homophobie ambiante puis sont tout simplement sorties de la salle. Elles ont été accueillies par des bénévoles qui ont été incapables de comprendre et gérer une telle situation. Les jeunes femmes ont commencé à manifester pour faire arrêter la projection. Sans succès. De peur que la situation ne dégénère, le gardiennage du lieu a appelé la police. (Pour information, je ne fais que paraphraser des témoignages que vous pourrez retrouver dans des articles de presse ou sur twitter, ainsi que sur le droit de réponse du BIFFF. Pour ma part, je suis sortie avant la fin du film, de peur que la situation ne dégénère ne comprenant pas dans les détails ce qu’il se passait).

L’incident ne peut que nous inciter à nous poser la question de la salle comme lieu d’espace partagé. La prise de parole est un acte politique, une prise de pouvoir, d’autant plus dans un lieu où le silence est une convention. Le public du BIFFF n’est pas le plus masculin que j’ai pu rencontrer, et pourtant ce sont pratiquement toujours des hommes qui se sont permis lors de ses séances d’hurler des blagues (de plus ou moins bon goût). Les quelques rares fois où une femme a tenté une blague, celle-ci a pratiquement toujours flopée. Alors que ces dernières étaient clairement du même acabit que les blagues masculines. On peut clairement y voir la volonté de faire de la salle de cinéma lors du BIFFF, un entrecouilles pas franchement accueillant pour tout le monde. Alors, ne vous méprenez-pas, je n’ai aucun problème avec le fait que les beaufs* aient leur festival, mais à ce moment il faut questionner l’envie du BIFFF de programmer ce type de film et de se vouloir plus inclusif. Si c’est réellement un choix qu’ils souhaitent faire, des mesures plus radicales doivent être prises. Garder le côté bon enfant et décomplexé, ok, mais virer définitivement toute personne qui tiendra des propos sexistes et homophobes. Je ne souhaite pas charger la mule de l’organisation du festival qui semble avoir de bonnes intentions mais les paroles ne suffiront pas s’ils souhaitent devenir le festival inclusif qu’ils tentent d’être.
*Attention, je ne considère pas tout le public habituel du BIFFF comme beauf mais bien la poignée de gens qui se permettent de se cacher derrière cette ambiance bon enfant pour faire passer des propos intolérables et, surtout, illégaux.

Nous terminons la journée, encore sous le choc, avec le film Baghead de Alberto Corredor. La séance a commencée très difficilement, une partie du public étant encore échauffée par l’incident. L’animateur du festival a tenté d’expliquer et prendre en compte ce qu’il s’était passé mais de manière bien trop succincte et infantilisante pour être suffisante. Les premières minutes du film ont été difficiles. Les éléments les plus perturbateurs ont été particulièrement bruyants, rendant le début du film presque irregardable. Je me suis un peu accroché et à raison car Baghead est plutôt sympathique. Une jeune américaine pas bien riche hérite de son père d’un pub à Berlin. Dans un premier temps, elle pense le vendre pour des raisons financières puis découvre un des secrets du lieu. Une sorcière vit dans les murs de la cave. Cette dernière peut prendre les traits d’un défunt pendant deux minutes et communiquer avec le monde des vivants. Iris se rend compte que des gens sont prêts à payer très cher pour discuter avec un proche mort. Elle décide de garder le pub mais saura-t-elle garder le contrôle sur la situation ? Baghead est loin d’être un film parfait mais il propose quelques jolies séquences effrayantes et un concept pas trop déjà vu.
Dimanche 14 avril
Le choix de revenir au BIFFF n’a pas été évident à prendre et la nuit a été difficile. Il s’agissait de notre dernière journée en groupe, la plupart des français partant le lendemain, j’ai donc décidé d’essayer d’en profiter tout de même malgré la confusion autour des événements de la veille. Nous assistons à la projection d’Unspoken de Daming Chen, film policier chinois un peu mièvre par instant mais qui propose tout de même un propos pas inintéressant sur le racisme anti-asiatique en Amérique. Xu, ancien policier, apprend la mort de sa fille sourde muette, étudiante au Canada. Il fait le voyage pour mener l’enquête lui-même.
Nous avons enchaîné avec Le mangeur d’âme, dernière réalisation du duo Julien Maury & Alexandre Bustillo, qui était aussi une des grosses attentes du festival. La commandante Élisabeth Guardiano est chargée d’aller enquêter sur un double meurtre d’une rare brutalité dans une petite commune des Vosges. Sur place, elle rencontre le capitaine de gendarmerie Franck de Rolan qui fait face à une série de disparitions d’enfants. Impuissants face à un village hostile, ils vont être contraints d’unir leurs forces pour découvrir la vérité, une vérité terrifiante empreinte de légendes occultes. Si j’avais énormément apprécié À l’intérieur, été plutôt divertie par The Deep House, Le Mangeur d’âme m’a déçue. La base du film semble plutôt prenante : un brave polar noir avec une histoire de folklore fascinante mais le duo passe à côté des atouts de son histoire. La créature est à peine exploitée, les dialogues sont stupides et aucun des acteurs ne relève le niveau. On passe plus de temps à imaginer ce que le film aurait pu être plutôt qu’à apprécier ce qu’on a sous les yeux.

Heureusement pour nous, le tout dernier film de notre festival fut Your Monster. Adorable comédie romantique, mêlant numéros musicaux, affirmation de soi et grosse bête poilue et charismatique. Laura est une jeune actrice un peu trop gentille pour son bien. Un jour elle apprend qu’elle a un cancer. Elle le surmonte… seule, étant donné que son compagnon décide de rompre avec elle. En pleine rémission et de retour chez sa mère, elle va faire une rencontre détonnante : le monstre de son placard qui est bien plus séduisant que dans ses souvenirs. Cette étrange rencontre va la mettre face à ses peurs et la contraindre à sortir de sa coquille. Une belle réussite qui donne le sourire où Mélissa Berrera semble enfin s’épanouir.
Conclusion en demi teinte pour ce festival qui semble voguer entre deux eaux. On ne peut qu’applaudir le travail de programmation que ce soit de films ou d’activités en tout genre. Malheureusement, son esprit soit disant bon enfant cache une violence insidieuse qui n’attendais finalement pas grand chose pour exploser.


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