May December est adapté de l’histoire vraie de Mary Kay Letourneau, une enseignante trentenaire qui défraya la chronique en raison de sa relation intime avec son élève de douze ans, devenu par la suite son mari et le père de ses enfants. Le film reprend les bases de ce fait divers en y ajoutant un twist. Elizabeth Berry (Natalie Portman), une actrice de renom, vient passer quelques jours avec Gracie Atherton (Julianne Moore), l’alter ego de Mary Kay Letourneau, pour l’étudier et l’appréhender, afin de pouvoir l’incarner à l’écran. Un jeu de miroir troublant s’instaure alors.
La filmographie de Todd Haynes, bien que très éclectique, comporte quelques thématiques récurrentes : la zone grise, la réalité distordue et l’identité trouble. Il s’est déjà joué de la réalité à plusieurs reprises : en 1998 avec le faux biopic sur David Bowie et le glam rock, Velvet Goldmine, et en 2007 avec le vrai anti-biopic, I’m not there, sur un Bob Dylan éclaté en mille acteurs et actrices. Dans May December, il s’attaque au difficile cas du fait divers morbide par le prisme même du regard cinématographique. Une mise en abîme vertigineuse qui perd son spectateur, servi par un jeu sur les codes du mélodrame, du thriller et de la comédie acide.
Loin du paradis (2003), Carol (2015)… Todd Haynes se plaît dans le genre du mélodrame, surtout celui qui ne cache pas son aspect politique. Dans les deux films, l’action se déroule dans une société à l’apparence parfaite, lisse, agréable. Une vraie carte postale de l’American Way of life. Tellement parfaite qu’elle en devient suspecte. Le cinéaste y injecte un élément à l’identité marginale qui vient troubler cet idyllique paysage et tenter de dévoiler une vérité. May December fonctionne en partie sur ce modèle. La jolie ville de Savannah semble idéale : plages paradisiaques, demeures aérées à l’architecture coloniale, barbecues entre voisins… Un panorama trop parfait pour être vrai. Le fantôme du scandale passé hante toujours les lieux et le spectateur n’attend plus que l’arrivée de l’actrice pour faire éclater cette bulle. Que nenni. Si son passage va effectivement mettre le malaise au premier plan, ce ne sera pas au nom de la vérité, mais au nom du cinéma, surtout si cela lui permet de tenir le premier rôle, peu importe le mal qu’elle pourra faire aux proches de Gracie.
Commence alors une promenade dans la galerie des glaces des égos sans fond pour les deux protagonistes. Nos deux monstres de narcissisme s’observent, se calculent, se scrutent et finissent par se confondre. Si jeu de regard il y a, personne ne prendra la peine de se regarder en face. Le thème de la gémellité n’est pas nouveau au cinéma, May December faisant clairement référence au grand Persona (1966 / Ingmar Bergman). Cependant, cette version du thème est si bien exécutée qu’il n’est pas nécessaire de faire tellement plus original. Le film offre une partition à deux voix sur mesure pour la perfectionniste Natalie Portman et l’incontournable Julianne Moore.

Au milieu de ce duo, l’agneau sacrificiel, Joe Yoo (Charles Melton). Ce jeune garçon qui n’a pas pu grandir. Manipulé par l’une et l’autre, le film le cantonne dans un premier temps à un silence douloureux dont il aura du mal à se sortir. Seul personnage réellement touchant, à moitié conscient de qui il est, il tente d’élever ses enfants comme il élève ses papillons. Dans l’amour et la croyance qu’ils pourront, eux, grandir, s’épanouir et s’en aller. Créature d’un grooming, il est difficile de ne pas faire de lien entre May December et le film événement de ce mois de janvier, Pauvres Créatures (2024 / Yórgos Lánthimos).
Si Joe est un adulte qui n’a pas pu grandir et a conservé des attitudes de petit garçon, Bella, le personnage de Pauvres Créatures (2024 / Yórgos Lánthimos), est littéralement une femme ayant un cerveau de bébé. Dans May December, Joe est prisonnier de son couple, enfermé par les attitudes maternantes de sa compagne. Sa première apparition est d’ailleurs assez troublante. Un barbecue est en cours chez les Atherton-Yoo. Gracie prépare un gâteau dans la cuisine. Joe et son fils, Charlie (Gabriel Chung), apparaissent l’un après l’autre. Gracie s’adresse à eux exactement de la même manière, avec un ton doucement autoritaire et maternant. La ressemblance et la jeunesse des deux acteurs sont troublantes. Impossible dans un premier temps de distinguer le père de l’enfant. Pauvres Créatures (2024 / Yórgos Lánthimos) propose le récit inverse. Bella, qui avait tout pour être un être facilement manipulable, a profité d’une occasion pour prendre son envol et n’a pas été arrêtée ni par son père ni par son prétendant. Elle a pu vivre et apprendre, ce qui n’a pas été le cas de Joe. Si on s’arrête à la perspective de ce personnage, May December est un récit de mise en garde contre le grooming.

Todd Haynes joue avec les genres : le mélodrame et sa perfection prête à se briser, le thriller avec cette tension sourde insoutenable et ce suspense un peu macabre, mais aussi la comédie. Une comédie noire et acide grâce à un tempo parfait et à notre duo d’actrices au diapason. La comédie fonctionne aussi par la distance induite par le choix musical. Le réalisateur reprend le thème de Michel Legrand dans Le Messager (Joseph Losey / 1971), également une histoire romantique aux marges du socialement acceptable qui joue avec la complicité de son spectateur. Ces quelques petites notes de musique ajoutent une distance qui remet le spectateur à sa place de voyeuriste, presque complice de ce jeu de regard perpétuel.
May December est un labyrinthe complexe de regards qui ne se croisent que rarement. Bien plus critique cynique d’un système hollywoodien vampirique que chronique d’un fait divers lugubre, le film offre deux superbes rôles complexes pour des actrices qu’on ne se lasse pas de regarder : Julianne Moore et Natalie Portman. Bien que les deux monstres d’ego prennent presque toute la place à l’écran, le personnage du groomé n’en reste pas moins touchant, bien écrit et, finalement, au centre du récit.


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