Bella (Emma Stone) est la dernière expérimentation du scientifique fou Godwin Baxter (Willem Dafoe), God pour les intimes. Ce dernier a réanimé une femme presque morte en lui greffant le cerveau de son bébé dans son corps de femme adulte. Dans une époque victorienne steampunkisée, l’astucieuse et ingénue Bella va voyager et expérimenter pour mieux comprendre le monde qui l’entoure et appréhender ses propres désirs.
Yorgos Lanthimos, passionné par le roman Pauvres Créatures (1992), de l’artiste écossais Alasdair Gray, décide de lancer un projet d’adaptation. Le cinéaste se reconnaît dans ce livre à l’humour particulier et aux thématiques foisonnantes. Dès 2017, Emma Stone est envisagée pour jouer le rôle de Bella. Ce ne sera qu’en 2020 que la machine se mettra réellement en marche. L’actrice prend aussi la casquette de productrice et le duo s’entoure d’Ed Guiney et Andrew Lowe (Element Pictures), producteurs des films de Yorgos Lanthimos depuis The Lobster (2015). Au montage, il retrouve Yorgos Mavropsaridis son acolyte de toujours. De l’équipe de La Favorite (2018), il récupère sa cheffe maquilleuse et coiffeuse, Nadia Stacey, son chef opérateur, Robbie Ryan, et son co-scénariste, Tony McNamara.
Le cinéaste ne cache pas son goût pour les méthodes de travail du monde théâtral dont il vient également. Cela se voit par ses choix consistants dans ses équipes techniques et artistiques mais aussi par la manière dont il décide de préparer ses acteurs et actrices. En amont du tournage, la petite troupe a eu le plaisir de voyager en groupe façon UCPA pour théâtreux. Au programme de cette colonie de vacances : cours de théâtre, d’improvisation, de confiance et de diction. L’idée semble fonctionner tant la connivence du groupe se ressent à l’écran.

Ces derniers mois ont vu fleurir – puis flétrir bien vite pour certains – une avalanche de films hommage au septième Art : le balourdingue Babylon (Damien Chazelle / 2023), le très (trop?) personnel The Fabelmans (Steven Spielberg / 2023) et le un-peu-à-côté-de-la-plaque mais ma foi parfois sympathique Empire of Light (Sam Mendes / 2023). Si les trois films diffèrent par bien des aspects, ils peuvent être rapprochés par leur manque de subtilité quant à leur volonté d’être – comme l‘ont si souvent dit de nombreux critiques en manque d’inspiration – une “lettre d’amour au cinéma”. Pauvres Créatures en est une également mais bien plus par son essence que par son discours. Le film a été pensé et construit à la façon des grands films classiques hollywoodiens : il a été tourné sur pellicule, de multiples fonds peints ont été utilisés et les décors ont été construits grandeur nature. Une petite ville nécessitant trente minutes de marche pour aller d’un bout à l’autre a vue le jour.
Le gargantuesque travail sur les décors a nécessité deux têtes pensantes : le chef décorateur, James Price III (Iron Claw / 2024, The Nest / 2020) pour la cohérence de l’ensemble et la cheffe décoratrice Shona Heath qui vient préalablement du monde de la mode et de la photographie, pour les détails. Deux personnes ne furent pas de trop tant l’univers dans lequel Bella évolue est complexe et fascinant. L’inspiration première est, bien évidemment, l’époque victorienne : de l’Arts and Crafts à Londres, son cousin francophone l’Art Nouveau à Paris et pas mal de cet exotisme si à la mode au XIXe siècle pour Lisbonne et Alexandrie, le tout saupoudré d’anachronismes et d’éléments steampunk

Ce choix de l’omniprésence de l’Arts and Crafts et de l’Art Nouveau n’est pas anodin. Ce mouvement remet la nature au centre des intérieurs. Il vient en contradiction avec les atmosphères surchargées de la bourgeoisie victorienne. Cette tension entre science, conventions sociales et nature est au coeur de l’évolution de Bella. Elle est la créature de ce progrès mais aussi cet être pur absolument naturel pas encore entaché des conventions sociales stupides, rigides et parfois néfastes.
Pauvres Créatures est un récit d’apprentissage dont les choix de mise en scène évoluent au même rythme que son personnage. Au début du film, Bella est littéralement un bambin dans un corps de femme adulte. Son langage est primitif; ses vêtements ressemblent à des chemises de nuit victorienne; la photographie est en noir et blanc, façon expressionisme allemand, filmé avec une courte focale pour donner cette sensation duveteuse de l’enfance. Le film avançant, chacun de ces paramètres va évoluer avec elle : son langage va progressivement s’améliorer, sa compréhension du monde va se complexifier, ses costumes vont perdre peu à peu leur aspect enfantin. Alors qu’elle découvre l’ambiguïté des plaisirs de la chair, ses costumes vont se dénuder et refléter cette recherche organique. La fin du film marque l’aboutissement de sa quête : elle a mûri et s’est assagie. Ses vêtements se sont simplifiés que ce soit par la forme et les couleurs. Un constat similaire peut être fait sur les choix quant à la photographie : la période de découverte du monde est marquée par des plans d’ensemble luxuriant aux couleurs vives. Plus elle apprend à connaître et comprendre le monde, plus les teintes se désaturent (légèrement) et la caméra se rapproche.

Emma Stone délivre ici une de ses performances les plus impressionnantes, entourée d’une galerie de seconds couteaux talentueux : Willem Dafoe, en scientifique fou qui soigne ses blessures, psychique et physiques, par des expérimentations douteuses, délivre sa partition avec une froideur toute nonchalante et mélancolique, Mark Ruffalo en contre emploi dans ce rôle d’avocat libidineux et libertin faussement libéré, Ramy Youssef en doux prétendant qui apprendra tout autant que Bella de ses pérégrinations…
Les influences littéraires de Pauvres Créatures sont nombreuses. Il est déjà, lui-même l’adaptation d’un roman d’Alasdair Gray qui est lui-même un pastiche de roman gothique anglais. Impossible alors de ne pas penser au cultissime Frankenstein (Mary Shelley / 1818) dont il reprend le concept de créature lâchée au monde, en ayant cependant la bonne idée d’inverser les difformités : Bella est une jolie jeune créature, God un vieil homme qui porte sur son visage les cicatrices laissés par son père. Le film tient aussi beaucoup du conte philosophique. Il arbore les codes narratifs simples du conte, se situe dans un cadre intemporel et propose une critique des conventions sociales étriquées imposées aux femmes. L’ensemble donnant une tonalité féministe au film qui dépasse les époques et fait particulièrement écho à la libération de la parole féminine de ces dernières années.

Conte philosophique, fable gothique, et étrange récit d’apprentissage féministe, Pauvres Créatures est une oeuvre cinématographique dense et complexe qui confirme Yorgos Lanthimos comme étant l’un des cinéastes les plus passionnant et malin de notre époque.


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