Babylon, le cinquième long-métrage du jeune prodige Damien Chazelle est sorti en salle en France le 18 janvier. En seulement quelques semaines, ce film a beaucoup fait parlé de lui. De nombreux amateurs y ont vu le chef d’oeuvre d’un génie annonçant tel le messie la mort du cinéma (avec ou sans résurrection trois jours après, c’est à vous de voir), et d’autres, tout aussi nombreux, une énorme pile de merde (d’éléphant) puante, n’ayons pas peur des mots. Finalement, je ne suis d’accord ni avec les uns, ni avec les autres. J’ai trouvé le film bien tiède. Et je m’en vais vous expliquer les raisons.
On n’veut plus avoir la ref’
L’énorme défaut de Lalaland est, selon moi, ses trop nombreuses références aux comédies musicales. Celui-ci est pourtant compensé, déjà, par la fraîcheur et l’alchimie de son duo d’acteur.ice.s, Emma Stone et Ryan Gosling, mais surtout, car la lourdeur de cet héritage sur des personnages qui brillent plus par leur amour de l’Art que par leur talent était l’un des sujets principaux, si ce n’est le seul.
Quelle est ton excuse, Damien, pour Babylon ? Avais-tu réellement besoin de citer de manière aussi vulgaire Lost Highway ? De façon bien trop anodine Sunset Boulevard ? Non, je ne crois pas. Je pense sincèrement que l’ère du film méta, du film de références est en plein chant du cygne, mais que tout comme Madame Butterfly sur scène, met un sacré temps à mourir.

Et pour ce qui est du charisme et de l’alchimie des acteur.ices dans Babylon. Tous semblent réglé.e.s comme un métronome. Aucun.e ne sort de sa petite boite. Brad Pitt fait le vieux lascar goguenard et Margot Robbie l’hystérique à la bouche grande ouverte. Diego Calva, quant à lui, est, malheureusement, aussi insipide qu’un premier rôle de série netflix. Ne comptez pas vous reposer sur la performance des acteur.ice.s cette fois-ci. Ils sont tous relativement décevants.
Une bouffonnerie plutôt noire
Les aspects comiques du film sont, selon moi, les plus réussis. Si on regarde le film comme une énorme bouffonnerie, le résultat est là. Tout y est : l’excès, le gras et l’envie peu cachée de capturer son auditoire. (Baz Luhrmann sort de ce corps, s’il-te-plait). Les scènes fonctionnant le mieux ne sont pourtant pas les plus boufonnes mais celles qui ose un humour noir plutôt bien dosé.
Toutes les scènes de tournages sont des cauchemars effrénés dans un univers où le code du travail ne servirait plus que de PQ et se terminent toutes par la mort d’une des personnes présentes sur le set telle la chute d’une bonne blague bien amenée. Le rythme est précis et cela a particulièrement bien marché dans la salle complète ou j’ai pu voir le film. J’ai pu entendre le gloups général qui a suivi chacune de ces morts, presque un gloups de honte,voire d’effroi, pour ratrapper le rire bon enfant que ces morts ont provoqué.
Une partition musicale variée et maline
Comme toujours, la partition de Justin Hurwitz est brillante et colle absolument au patchwork qu’est ce film. Il semble reprendre parfois des structures musicales de tubes pop actuels, faites de répétitions incessantes donnant au film cette impression d’abrutissement et d’engourdissement monstrueux, mais pas que. La partition réinterprète certains grands morceaux de la musique classique. Je pense notamment au boléro de Maurice Ravel, par ailleurs composé en 1928, lors de la scène de la tea party de la seconde moitié du film. Le Boléro m’a toujours semblé avoir une rythmique “va-t-en-guerre” qui correspond alors à l’esprit de Nellie, suivi d’un puissant crescendo qui ne peut que faire sens pour cette scène.

Babylon fonctionnant en binôme avec Lalaland de manière assez évidente, Justin Hurwitz s’est amusé à reprendre certains des airs du film précédent mais de manière plus mineur, plus sombre pour correspondre au propos plus noir du film.
Maintenant que nous avons critiqué ce film, essayons de l’interpréter. C’est un exercice que je n’aime normalement pas faire car les intentions d’un.e réalisateur.ice m’interessent peu, mais dans ce cas très précis, le film n’a d’intérêt que la symbolique qu’on lui prête.
Plus grand que soi
J’ai eu la sensation de voir deux intentions derrière ce film. Plutôt éloignées de celles qu’on lui prête habituellement. Parmis les retours critique et publics de Babylon, deux idées principales reviennent : un véritable hommage au septième Art ou un moyen de choquer bêtement et gratuitement. On ne peut pas vraiment dire que cela soit faux, mais autant nuancer, car si cela était les intentions principales du film, autant dire que celui-ci serait vraiment raté. Dans le premier cas, on ressent assez peu son amour pour le cinéma (ou alors un amour vraiment sadomasochiste), et dans le second, l’histoire du cinéma a prouvé à maintes reprises qu’on pouvait faire bien pire en terme de cochonceté et vulgarité (Et ça, Damien Chazelle en tant que bon petit cinéphile le sait déjà). Oui, mais alors, si ce film n’est ni une lettre d’amour à un Art qui se meurt, ni l’équivalent cinématographique d’une dick pick en pleine réunion zoom, qu’est-ce donc ?
Ce n’est qu’une interprétation personnelle, bien sûr, mais il m’a semblé évident que la phrase clef du film est “faire partie de quelque chose plus grand que soi” que ce soit à l’échelle d’un film – les nombreux sacrifices humains lors des séquences de tournage – ou à l’échelle d’une vie. Le film ne montre pas la fin du cinéma, mais l’obsolescence de ceux qui le font. J’ai bien plus ressenti le film, non pas comme l’acte d’un créateur qui aurait la prétention d’annoncer cette fin, mais comme l’aveu d’échec d’un réalisateur qui ne correspond pas (plus?) à ce que le monstre cinéma requiert.

Je terminerai donc mon interprétation du film avec le personnage du trompettiste, ce personnage fantôme qui ère de scène en scène sans jamais vraiment exister. Je suis sortie de la salle sans bien comprendre pourquoi ce personnage était aussi absent alors qu’il avait tout pour être un bon personnage du cinéma de Damien Chazelle. Ceci-dit, ce personnage a une réplique, qui selon moi, explique ce personnage paradoxal : son inexistence des différents arcs narratif et le fait qu’il ait cependant droit à la presque dernière scène du film. Lors d’une séquence de tournage, Manuel, alors assistant de Jack Conrad, observe les chanteurs/acteurs sur le plateau et semble insatisfait. Le trompettiste vient alors le voir et lui dit “Vos caméras ne filment pas du bon côté” à traduire par “Vos caméras devraient filmer les musiciens”. La remarque pourrait n’être qu’un moyen narratif de faire évoluer la carrière de Manuel. Seulement, mis en rapport aux obsessions et à la carrière de Damien Chazelle, cette phrase résonne étrangement et sonne comme une envie de retourner au jazz pour le réalisateur.
Babylon est un film claudiquant, très certainement un projet mis entre les mains d’un réalisateur qui n’a pas encore la maturité pour cette fresque titanesque. Ou peut-être que tout simplement ce type de film n’a plus pignon sur rue dans le paysage cinématographique actuel. En tout cas, un film qui ne semble pas pouvoir trouver sa place malgré de très bon éléments et un certain brio dans la mise en scène. Malgré la tiédeur du film, celui-ci m’a tout de même rendu très curieuse de la suite de la carrière du cinéaste. À la prochaine, Damien


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