Thérésa et Robert ont passé 26 ans à former leur fille unique, Old Dolio, à escroquer, arnaquer et voler à chaque occasion. Au cours d’un cambriolage conçu à la hâte, ils proposent à une jolie inconnue ingénue, Mélanie, de les rejoindre, bouleversant radicalement la routine d’Old Dolio.

Kajillionaire a fait sensation à Deauville ainsi qu’à l’Étrange Festival où il repart avec le prix du Public. Petite pépite burlesque de l’artiste américaine touche-à-tout Miranda July, Kajillionaire commence par brosser le portrait cynique et amusé d’une société américaine paresseuse et coincée dans un système fermé, pour finir par une romance cosmique et solaire qui fait plaisir à regarder.
Kajillionaire fait parti de ces films qui usent d’un subtil décalage pour pointer certains problèmes d’une société. Dans ce cas précis, Miranda July insert dans la première partie du film des sketchs à l’allure burlesque, très clairement inspirés des prestigieux noms, Charlie Chaplin et Buster Keaton, à la fois par le style et par le propos. Tous les petits méfaits de la famille d’escroqueurs sont chorégraphiés et chaque acteur a façonné son personnage par le physique et par des postures. La scène d’introduction montre la petite famille à un arrêt de bus, statiques, droits. Ils semblent simplement attendre. Un bus s’arrête et rempli la quasi-intégralité du cadre, cachant nos trois protagonistes. Il redémarre : ils sont toujours là. Après un échange de codes qui leur sont propres, Old Dolio, s’élance vers le bâtiment adjacent d’une manière mi-chorégraphiée, mi-militaire qui est hilarante et complètement décalée.

Leurs costumes et coiffures sont aussi très significatifs : des cheveux longs et mal peignés, pratiquement en guenilles alors que les parents vantent leur bon goût et leur appétence pour le luxe. Ils sont ces parasites d’une société matérialiste qui veulent tout sans travailler, qui usent d’une intelligence certaine, mais à des fins purement égoïstes, et pourtant persuadés d’éviter les travers d’un système (représenté par les kajilionaires qui sont des personnes riches méprisées par le couple, car addict et soumis par le système, dont on ne verra jamais un représentant à l’écran) dans lequel ils s’engouffrent pourtant.
Miranda July a cependant l’intelligence de se moquer également de la société, sûrement pour permettre une once d’empathie envers ses personnages. La petite famille vit dans d’anciens bureaux qui sont encore meublés comme tels et à heure fixe subissent un “dégât des mousses” qui est connu – mais ignoré – par le propriétaire. Cet élément du scénario permet de jolies scènes poétiques : l’arrivée de gigantesques traînées de mousses roses par le plafond de ces bureaux gris à la lumière blafarde. Visuellement, on se rapprocherait presque du surréalisme. Outre l’aspect comique, voire poétique, du burlesque Kajillionaire partage donc également l’esprit critique envers une société, un système, dans ce cas précis le nivellement pas le bas couplé à la politique du paraître des années Trump.

Un peu avant la moitié, le film change de visage, pour accueillir celui de la douce Mélanie sous les traits de Gina Rodriguez. Une jeune femme solaire rencontrée par hasard, fan d’Ocean’s Eleven, qui se laisse entraîner avec plaisir dans leurs petites arnaques. Les saynètes burlesques sont un peu délaissées pour se concentrer sur l’humain. Mélanie perturbe l’ordre établi de la cellule familiale et réveille chez Old Dolio des émotions paradoxales, fortes et contradictoires : de la jalousie, car Mélanie incite de la tendresse de la part de ses parents qu’elle-même n’a jamais reçue, et de l’attirance pour cette jeune femme qui assume pleinement sa féminité tandis qu’Old Dolio est resté dans une attitude enfantine et une façon d’appréhender son corps très préadolescente. La rencontre de ces deux femmes réchauffe les cœurs et l’évolution de leur relation est absolument parfaite. Miranda July convoquera les astres – étoiles et soleil – pour évoquer l’amour naissant des deux femmes. Le film, jusque-là maîtrisé, chorégraphié, réglé comme les montres de la petite famille, s’émancipera de sa rigidité première pour flirter gentiment avec le surnaturel. Old Dolio a enfin pu se défaire d’une famille toxique et s’apprête enfin à passer à l’âge adulte.

Kajillionaire est une petite pépite indépendante comme j’en avais peu vu depuis Little Miss Sunshine, qui sait allier critique sociale par un humour sans concession et une empathie pour des personnages profondément humains. L’ensemble donne un film loufoque, solaire et très touchant qui saura réchauffer vos après-midi pluvieuses.






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