Ami, 11 ans, rencontre un groupe de danseuses appelé : « Les Mignonnes ». Fascinée, elle s’initie à une danse sensuelle, dans l’espoir d’intégrer leur bande et de fuir un bouleversement familial…

MIGNONNES est le premier long-métrage de la réalisatrice Maïmouna Doucouré. Il a remporté le “World Cinema Dramatic Directing Award” à Sundance, et cela est amplement mérité. Il y a un peu de BANDE DE FILLES dans ce film, mais en bien moins caricatural quant à la représentation de la famille d’Ami, cependant la mise en scène est tout aussi intelligente que celle de Céline Sciamma pour représenter la quête identitaire de son personnage. 

Maïmouna Doucouré aborde un sujet difficile, l’exposition des préadolescentes à l’hyper-sexualisation des femmes, avec un ton juste et sans compromis. Ami a onze ans, elle est en train de vivre un bouleversement personnel – le passage à l’adolescence – et familial – le second mariage de son père dont la seconde femme va venir habiter dans le même appartement. Ami vit dans un foyer musulman assez croyant, dont le groupe de femmes a pour guide spirituel une femme âgée qu’elles appellent “tante”. On découvre cette partie de la vie d’Ami au tout début du film. L’intéressant de cette représentation est qu’elle ne s’engouffre pas dans les clichés et montre un groupe de femme effectivement pieuse et modeste, pudique dans leur façon de s’habiller, mais aussi consciente que la place de la femme n’est pas forcément à la maison. En effet, la tante dit à Ami qu’elle doit bien étudier pour pouvoir aider sa mère. Cette représentation de la féminité, n’est donc pas que rétrograde, mais montre les bases traditionnelles du personnage d’Ami. Et on imagine bien que ces femmes ne seront pas forcément assez armées pour comprendre la féminité véhiculée par les réseaux sociaux et appréhender la crise que va vivre Ami. 

Ami souhaite impressionner le groupe de filles populaires du collège, et notamment leur leader Angelica, qui habite le même immeuble qu’elle. La scène qui introduit Angelica aux spectateurs est très efficace et percutante. Cette scène arrive juste après la première séquence du groupe de prières des femmes du quartier auquel assiste Ami et contraste donc avec celle-ci. Ami se rend dans la laverie de l’immeuble ou Angelica est déjà. La scène sera filmée du point de vue d’Ami qui sera fascinée par ce qu’elle verra. Angelica est en train de danser, tout en faisant la lessive. On ne la verra que de dos pendant toute la séquence. Elle est habillée d’un top très court et d’un legging en simili cuir et danse de manière énergique et lascive. Tant qu’elle est de dos, le spectateur a l’impression qu’elle est adulte ou tout du moins déjà adolescente d’un certain âge. Le choc, le malaise lorsqu’elle se retourne et que le spectateur peut voir un visage enfantin est saisissant.  

Maïmouna Doucouré se sert très habilement du malaise et le diffuse tout le long du film pour le faire exploser lors de la scène de danse finale. La danse et les réseaux sociaux sont les outils utilisés comme baromètre de ce malaise. L’un comme l’autre sont étrangers dans le foyer d’Ami. Cela lui permet de mener une double vie cachée de sa communauté. Lors du premier jour à l’école, Ami assiste à une scène qui mélange savamment les deux : tous les élèves du collège, dirigés par Angelica, suite à la sonnerie de fin de récréation, s’arrêteront et prendront une pose de statut. Le personnel encadrant ne saura pas comment réagir et paniquera. Cette scène permet de bien comprendre le film. Il y a d’un côté ce groupe d’enfants, habillés de manière très suggestive, qui s’arrêtent de bouger comme des statuts. Pour les observer, il y a la directrice de l’école qui ne comprend pas ce qu’il se passe, car cet événement est inspiré d’un challenge instagram, le Manequin challenge, et elle est trop éloignée de ce monde pour l’appréhender. Ami est encore spectatrice dans cette scène et est fascinée par ce qu’elle voit et l’étrangeté de la scène, qui n’est pas inquiétante comme pour la directrice, mais féerique et aspirationnelle. 

Le malaise du spectateur vient de l’évolution des danses des petites filles. La première chorégraphie de celles-ci est déjà très sensuelle et un peu déplacée, mais d’une manière presque naïve, maladroite. Ami va, à la fois pour se faire accepter du groupe et aussi par contradiction face aux traditions de sa famille, amener deux éléments dans ce groupe : l’hyper-sexualisation de la danse, notamment avec le twerk, et l’hyper exposition de celle-ci sur les réseaux sociaux grâce à un smartphone volé. Les danses deviennent alors bien plus osées et seront postées sur les réseaux sociaux et validées par les personnes les suivant. Une scène de danse en particulier met très mal à l’aise le spectateur. Un montage rapide montre des images du petit groupe en train de danser très lascivement, très maquillé également, entrecoupées d’images d’écran de téléphone où les likes explosent. L’ensemble est joyeux, presque jouissif, et ressemble plus aux montages rapides des teen movies ou des romcom américaines. Le spectateur est alors coincé : il ressent à la fois la dopamine procurée par ce type de montage et les écrans de réseaux sociaux et la très forte gêne de voir des petites filles hyper sexualisées. La réalisatrice a l’intelligence de terminer son film par une scène de danse, sur une estrade à la Villette, face à un véritable public de chair et d’os qui réagira avec gêne, malaise, presque dégoût face à la performance de ces petites filles. Ajoutant de la hauteur et une nouvelle perspective à son film, et une morale aussi quelque part. 

Ami est donc coincé entre deux visions de la féminité, celle hyper sexualisée des clips et des réseaux sociaux, et celle plus traditionnelle de sa famille et de son entourage. J’ai déjà évoqué le personnage de la tante qui sert de guide spirituel, mais il y a aussi et surtout sa mère, qu’Ami aime profondément. Sa mère vit une période difficile. Son mari revient bientôt du Sénégal avec une seconde femme. La mère tente de faire bonne figure et de protéger ses enfants, mais elle ne vit pas bien ce passage et Ami s’en aperçoit bien vite. Elle commence donc à rejeter cette féminité-là, car celle-ci fait souffrir sa mère. Ce rejet, cette appréhension se voit grâce à deux éléments : la chambre de la nouvelle femme et la robe qu’Ami doit porter pour célébrer ce nouveau mariage. La nouvelle chambre est un espace qui va rester vide et clos lors de la première partie du film. Ami redoute cet endroit, d’abord convoité, lorsqu’elle apprend sa fonction. L’endroit est décoré d’objets brillants et roses, “une chambre de princesse” comme le fera remarquer Angelica qui exorcisera le lieu en s’introduisant malgré les interdits. C’est aussi dans cette chambre qu’Ami verra l’apparition de la nouvelle femme, tout de blanc vêtue, le visage également, tel un fantôme prêt à hanter Ami. Mais le rapport entretenu entre Ami et cette féminité plus traditionnelle sera surtout retranscrit à l’écran par la robe, cadeau de son père. Elle est d’abord objet de convoitise, car c’est un bel apparat, confectionné dans un joli tissu, plein de brillants. Mais petit à petit, la robe prendra presque vie, deviendra une silhouette inquiétante dans son armoire. Les fleurs brodées rouges saigneront même le jour où Ami aura ses premières règles, qui coïncideront également avec le jour où Ami ratera l’audition de danse car trop occupée avec les préparatifs du mariage. Jour spécial où elle comprendra donc qu’elle doit faire des choix dans la vie et ne peux faire coïncider les deux aspects de celle-ci. L’utilisation d’éléments presque fantastiques dans ce film ajoute de l’épaisseur à celui-ci et permet de mieux comprendre l’univers encore enfantin du personnage. 

MIGNONNES est un film complexe à la fois conte moral moderne et récit initiatique. La mise en scène intelligente sait toujours où placer la caméra pour avoir le point de vue le plus pertinent. Celle-ci est aidée par sa photographie colorée et envoûtante et son montage. Les personnages sont crédibles et attachants. Et toutes les actrices sont d’un naturel très agréable. De plus, il faut saluer leur performance de danseuses qu’on oublierait presque de saluer tant le spectateur est préoccupé de savoir si ce qu’il regarde est gênant ou pas. L’image de ces jeunes filles devient plus importante que leur performance, et quelque part, c’est dommage. L’excès, la folie et la cruauté des pré adolescentes sont plus vrais que nature. La quête identitaire de la jeune Ami est touchante et la scène finale ajoute une note d’espoir et de joie qui devrait toucher le cœur des spectateurs. 

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