À la recherche de leur première maison, Gemma et Tom, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement. 

Vivarium est le second film de l’irlandais Lorcan Finnegan, même s’il fut mis en production avant Without Name (2016). Il est dans la continuation de Foxes (2011), court-métrage qui plaçait un couple dans un lotissement complètement déserté, un peu comme celui de Vivarium, mais dans un registre plus réaliste et plus proche du fantastique que de la science-fiction pure et dure. On retrouve dans Vivarium les thèmes chers au réalisateur : la peur de la normalisation sociale et d’un futur tout tracé, l’anti-consumérisme, la prison métaphorique de l’achat d’une maison. 

Vivarium a souvent été apparenté à Black Mirror ou à La Quatrième dimension et à raison, car son réalisateur a travaillé un temps pour Zeppotron, la société de Charlie Brooker, et très clairement cela se sent. Vivarium partage une vision sociale de la science-fiction, un humour noir très prononcé et un besoin irrépressible de critiquer les affres de la société moderne par un scénario simple – mais pas simpliste – et par un parti pris esthétique fort et entier. 

On lui reproche souvent d’être plus adapté au format télévisuel, de par ces influences sérielles très prononcées. Or cet argument me parait un peu suranné car la définition de la télévision n’est plus aussi évidente que lors des décennies passées et le flou entre les différents écrans et formats d’objets filmiques permet à ce type de film d’avoir toute sa place dans une salle de cinéma. D’autant plus que son ambition visuelle est plus qu appréciable sur grand écran. Par ailleurs, les épisodes de Black Mirror seraient sortis en salle, je dis Amen sans problème et sors ma carte illimitée de suite.  

Gemma et Tom ont des particularités qui appuient le propos du réalisateur. Elle est professeure des écoles, maîtresse. Il est ouvrier paysagiste, jardinier. Petit aparté intéressant, leur deux travails – foncièrement utile à toute société humaine – peut être nommé de deux manières : une longue, sensée être bien vue, être rassurante pour le statut social mais peut, quelque part aussi, se ressentir comme une marque de mépris et l’autre, courte, directe mais qui ne semble pas convenir aux normes d’une société consumée par les bullshit jobs qui raffolent des titres à rallonge. Concrètement, elle s’occupe d’éduquer les enfants, donc l’être humain à son stade le plus “vert” (cela sera important pour la suite), tandis que lui entretient l’environnement dans lequel la société vit. Comme dit précédemment, ils sont profondément et indubitablement utiles à toute société, très éloignés de tout bullshit jobs, et pourtant moins valorisés qu’eux et donc, ne sont pas spécialement riches.

The Jokers

Gemma et Tom est un couple urbain, mais qui ne peut se permettre d’acheter en centre ville. Leur utilité manifeste n’est pas récompensée à sa juste valeure. Ils sont aussi, vestimentairement,  très éloignés du couple genré. Les deux s’habillent de la même manière : t-shirt, jean, chemise. Ils n’essayent pas de se différencier par leur genre et opte pour des vêtements confortables. Ils sont l’emanessence, l’étendard d’une tendance actuelle chez les 25-35 ans qui remet en question les valeurs du couple et du monde du travail. Ce qui n’est vraiment pas une mince affaire. 

On découvre le lotissement, d’abord par une pancarte qui nous accueille, “Yonder, you’re home right now – Vous êtes chez vous”. Pancarte publicitaire classique, dont le slogan est rendu inquiétant par les nuages gris qui surplombent les maisons. Mais bientôt vous regretterez ces nuages – réels – qui seront bientôt remplacés par des nuages à la forme parfaite, immuables ressemblant étrangement aux nuages des peintures de Magritte. Parfaits mais inquiétants. Magritte est d’ailleurs très clairement une influence pour ce film, ce qui est plus que pertinent car le peintre méprisait la publicité alors que lui même a du en faire pour vivre. Et j’ai toujours trouvé que cela se sentait énormément dans ses toiles. 

Le nom du lotissement est aussi particulièrement intéressant. J’entends bien sûr le nom anglais car les traducteurs français font ce qu’ils peuvent mais c’est toujours difficile ce type de traduction. “Yonder” signifie “la-bas”, un endroit qui insiste beaucoup sur la distance qui nous sépare de l’endroit en question, il peut aussi être traduit, en fonction des situations, par “dans les nuages” (tiens, encore eux) ou encore “grand large”. Je l’ai aussi beaucoup rapproché au “Wonderland” d’Alice aux pays des merveilles, ce monde à l’envers, cruel,  hors de la réalité. Ce lotissement semble promettre un rêve, certe éloigné, mais un rêve tout de même. Mais quel est donc ce rêve ?

Ce rêve est tout simplement celui de l’American Dream, celui des valeurs familiales et des voisins sympathiques qui organisent des barbecue tous les dimanche avec d’adorable têtes blondes qui courent dans le jardin. Ce lotissement ressemble aux banlieues américaines rêvées : celle de Desperate Housewives, de Mad Men ou encore celle d’Edward aux mains d’argent. J’ai choisis ses trois oeuvres sciemment car chacune montre à la fois l’aspect idyllique et cauchemardesque. Mais, attendez, petit retour en arrière, de quel côté de la route Gemma conduit-elle ? Mais, nous ne sommes donc pas aux Etats-Unis ? Et non, nous sommes en Irlande. Et si très clairement, Lorcan Finnegan a fait un film anti-capitaliste, son lotissement infernal est en réalité inspiré d’un fait véridique, mais qui est par contre irlandais et non pas étasunien : 

“En Irlande, les propriétés fantômes sont le résultat du boom économique. D’immenses lotissements ont été construits au milieu de nulle part et à l’époque les banques proposaient des emprunts couvrant la totalité du prix d’achat. Ces maisons ont été vendues bien trop cher et construites en nombre. En 2008, lorsque la récession a frappé, les chantiers ont soudain été mis à l’arrêt et de nombreuses personnes se sont retrouvées à vivre dans des lotissements à moitié finis, souvent sans voisins ou infrastructures.” 

Mais, cela ne m’étonne pas que l’on imagine l’action se dérouler aux Etats-Unis (même des journalistes de média classiques et reconnus n’ont pas fait attention à cela), et cela montre très bien la puissance du soft-power américain. Donc quelque part, l’amalgame du spectateur sert le propos du film. 

Tiens d’ailleurs, si on revenait encore un peu en arrière. Est-ce qu’ils avaient envie de la visiter cette maison à l’origine ? Ou y sont-ils allé pour la blague, par désespoir ou par lassitude ? Oui c’est bien ce qu’il me semble. Ils sont happés par un drôle d’agent immobilier qui semble persuadé de les appâter avec le rêve ultime alors qu’ils n’ont simplement plus trop le choix. Ils se retrouvent enfermé dans un rêve qui n’est pas le leur mais qui pourrait être celui de leur parent, voir de leur grand-parent, celui de la société de consommation également. Mais finalement, c’est le seul que la société conformiste leur permet d’avoir et pire, imagine qu’il leur conviendra. 

La lassitude se voit si bien sur Imogen Poots

L’un des motifs récurrents du film est le vert. Comme dit précédemment, le couple travaille avec le “vert”. Gemma est maîtresse de très jeunes enfants  et Tom est jardinier. Pour bien insister sur cette idée, on voit même Gemma demander à ses élèves de faire l’arbre lors de la scène d’introduction. Ce jeune couple véhicule donc cette image positive, joyeuse, solaire, à l’image du reggae qu’ils écoutent dans la voiture. Toute cette première partie de film est très verte, un vert franc, agréable. C’est le vert de l’espoir, de la jeunesse. Ils sont heureux, amoureux, ils rigolent. Ils ont raison, ça ne va pas durer. 

Petit à petit, c’est un vert plus fade, un vert d’hôpital, qui va s’insinuer dans le long-métrage. D’abord les maquettes de maisons dans l’agence, puis la camionnette de l’agent immobilier, et puis finalement, il n’y aura plus que ça. Plus que ce vert terrifiant, vert hôpital, vert cadavre, sur les murs en carton pâte de la maison, sur le faux gazon immonde du jardinet. 

Le film, une fois la situation mise en place, se fera un malin plaisir de déconstruire avec grand désespoir et humour noir les jalons de la vie de famille rêvée. La première étape, la jeunesse, la rébellion, le couple tente de sortir de là, de tout casser, tout brûler, de fuguer. Puis, ils se retrouvent avec un bébé à élever avec la gentille petite note qui dit “Élevez le bébé et vous serez libre”. Au début, ils consentent avec regret et tentent de jouer le jeu. Mais cela ne peut bien évidemment pas durer. Ils essayent alors de régler le problème plus en profondeur et leurs opinions divergent alors. Le couple, pourtant profondément attaché l’un à l’autre ne se soutient plus. Tom s’enferme dans un dur labeur, loin du “foyer”,  et répète inlassablement une tâche absurde – il creuse un trou – sensé les aider à trouver un sens et une sortie à toute cette situation. Gemma ne peut s’empêcher de ressentir de l’empathie pour l’enfant qui est pourtant très clairement pas humain. Elle rechigne à s’occuper de lui mais ne peut s’empêcher de le faire. En faisant cela, elle essaye également de comprendre son fonctionnement, et déceler des indices qui pourraient les sortir de là. Quelque part, ils se referment sur eux-même et se retrouvent à faire les actions qui font leur métier : éduquer un “enfant”, s’occuper de la “terre”.

Les guillemets sont obligatoire car ni l’enfant, ni la terre ne sont ce qu’ils semblent être. Je ne vous spoile pas complètement l’issue, mais je pense que vous avez compris le cheminement. Vivarium retrace la vie d’un couple de l’enfance joyeuse, en passant par la colère de l’adolescence et de la jeunesse, la résignation amère de l’âge adulte, le soubresaut de la “middle life crisis” , pour finir par la seule fin possible. 

Vivarium fonctionne très bien principalement grâce à sa mise en scène léchée. Pas grand chose n’est laissé au hasard malgré un financement assez compliqué. Ce qui m’intéresse plus particulièrement est la manière de représenter l’étrange, les procédés utilisés pour mettre le spectateur mal à l’aise. 

Le spectateur est confronté à l’étrange dès la première scène : la représentation en gros plan d’un coucou qui pour survivre parasite le nid d’un autre oiseau et fait tomber un oisillon pour prendre sa place. Toute seule, la scène ne fait pas grand sens, ce qui instaure le climat étrange, mais elle appuiera toute la métaphore du film. Le spectateur n’est pas inséré en douceur dans la diégèse du film, il ne commence pas par la découverte des personnages principaux ou d’un lieu, non, il est face à cet acte animalier qui parait barbare et est filmé de manière froide, documentaire, scientifique. 

Pour instaurer une sensation de malaise, d’univers faux, bancal, des plans débullés sont utilisés tout le long du film. En voici deux exemples : dans l’agence, puis plus tard dans la chambre parentale. Ces deux plans sont déjà très légèrement débullés. Le cadrage est à peine penché. Cependant, il se remarque tout de même car il est inséré dans un système de champs/contre-champs avec un plan qui lui est particulièrement droit et symétrique, avec en son centre soit l’agent immobilier, soit le petit garçon. Dans ces deux plans, Tom et Gemma sont mis en opposition, ils se tournent le dos ou alors sont séparé symboliquement par l’enfant dans le cadre. J’aime assez ces plan qui subtilement instaure le malaise. Bien sur rien que les décors sont bizarres, mais qui relève plus du comique, alors que ce procédé assez subtil instaure le vrai climat d’étrangeté et de désespoir dans la cellule familiale. 

L’agent immobilier et l’enfant sont pour beaucoup pour l’humour absurde du film. Ils sont dès les premiers instants considérés comme inhumain. Leur look de premiers de la classe tout droit sorti des années 50/60, leur coupe de cheveux trop parfaite et gominée, leur regard froid et surtout leur façon de ne toujours parler qu’en cliché en font des espèce de créatures façonnées par cette décennie qui a amené les bases de la société de consommation actuelle. C’est aussi je pense, un joli clin d’oeil au cinéma fantastique des années 50/60, dont Vivarium se fait un héritier évident. Il utilise, d’ailleurs, certains procédés qui sont beaucoup moins courants actuellement notamment le fondu enchaîné lorsque le couple tente de sortir du lotissement. Ce procédé sert à la fois à montrer le temps qui passe et à insister sur l’emprise de la maison. 

Pour amplifier le malaise lié au lotissement et lui donner une impression d’irréalité, plusieurs procédés sont utilisés. Déjà, le couple n’entre pas de manière anodine dans la maison. Pour indiquer au spectateur que celle-ci est particulière, deux zoom avant très lents se font, d’abord sur l’une des maquettes à l’agence, puis sur l’un des nombreux tableaux représentant la maison. Les personnages entrent presque littéralement dans la maquette et se retrouvent enfermés dans le tableau. Le lotissement est aussi décrit comme san fin. Pour réussir ce travail, le film joue sur la perspective et sur la reproduction à l’infini de la même maison. Enfin, la maison doit donner l’impression d’être fausse, comme celle de la maquette, en carton pâte. Pour faire cela, le film joue sur la lumière et les ombres. Toutes les ombres du film ne donnent pas l’impression de venir de la lumière du soleil, et à raison car tout le film a été tourné en studio, et le son le reflète également car on peut entendre une résonance, comme dans un lieu clos et creux après certains des pas. De plus, tous le travail de décoration, donne cette impression de fausseté, de carton pâte, d’être sorti d’une brochure. 

Pour faire écho au titre, Vivarium, et à la surveillance omniprésente de notre société, de nombreux plans sont filmé en plongée excessive, comme des caméras de sécurité. Et d’autres plans du lotissement en hauteur qui pourrait s’apparenter à des plans drone. 

J’ai pu observer un procédé intéressant tout le long du film. De nombreux plan du film voient des éléments de la maison prendre une partie du cadre par gauche. Ces éléments prendront de plus en plus de place, laissant aux personnages de moins en moins de place pour vivre. On peut même voir le début de ce processus avec ce plan, ou ce n’est pas la maison mais une amorce de l’agent immobilier. 


Mais alors quel est le propos du film ? Toute vie est-elle indubitablement amère ?  Si Vivarium ne le dit pas, il dit en tout cas que notre société moderne est mortifère pour l’être humain. Nous vivons dans un monde qui a été façonné par la publicité et les marques, nous sommes observés de toute part et n’avons plus de vie privée et le seul but de l’être humain, du couple, pour cette société mortifère est d’éduquer les plus jeunes générations à garder ces même valeurs plus utiles à l’économie qu’à l’humanité. Qui est donc le coucou du début du film ? Ce n’est que mon interprétation, mais il me semble que ce serait la société de consommation, personnifié par l’agent immobilier et l’enfant, qui ont besoin de parasiter la vie humaine pour exister, la parodier – par des slogans et des semblants d’émotions – pour s’accrocher à celle-ci et continuer à perdurer. Le film ajoute même à toute cette noirceur, une dose de cynisme, lorsque dans l’introduction du film, Gemma parle des coucous en ces termes « because that’s nature, that’s the way things are ». La société de consommation serait donc une fatalité ?

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